« Nostalghia » de Tarkovski au ciné-philo, une métaphisique de l’exile.

Depuis les années de ciné-philo, je suis à la recherche de ces perles rares, parfois inaccessibles, qui nous permettent une expérience existentielle, qui nous donnent à penser, dans le sens radical où l’entendait Heidegger.

J’aurai la joie ce dimanche de vous présenter l’une d’elles. Après Le Miroir, Stalker et Le sacrifice, nous poursuivons notre exploration de l’univers Tarkovskien avec Nostalghia. Cependant, à l’heure où des productions spectaculaires où le gigantisme technologique – ça explose dans tous les sens – où tout va très vite, remplissent les multiplexes de spectateurs en manque de sensations fortes, il subsiste, s’entête, dirais-je, une autre musique, plus secrète, des compositions de chambre de la petite mélodie de l’âme, avec subtilité et profondeur. Elles sont des antidotes puissants à l’aliénation et à la sécheresse de l’esprit. 

Sans exagération, ce film pourrait être considéré comme le point culminant de l’histoire du cinéma, si jamais celui-ci pouvait être prit strictement en tant qu’art – mais, le peut-il ?

Le grand Kurosawa-San parlait d’« instants de pur cinéma », et il affirmait qu’il n’y en avait que quelques secondes dans chaque film et qu’il rêvait – sans trop y croire – d’un film où il n’y aurait que cela. Nostalghia est, peut-être, l’un de ceux qui s’approchent le plus de cet idéal. Jamais un cinéaste n’a atteint un tel dégrée de pure évocation poétique, cela faisait même l’admiration de Bergman; loin de la narration, de l’intrigue et du littéraire, avec des plans qui réalisent à la perfection ce que Gilles Deleuze appelait « l’image-temps ».

En même temps, il s’agit d’un des très rares films proprement métaphysiques. Son rythme méditatif unique, à la limite de l’insupportable pour certains – mais il y a des raisons à cela – nous permet de plonger dans des tableaux d’une beauté extatique et d’atteindre un état de contemplation pure. Mais, qu’est- ce qui nous est donnée à contempler sinon, d’une certaine façon, nous-mêmes, la condition existentielle de l’homme ?

En tant qu’être séparé et privé de la matrice originelle, l’humain se vit comme un exilé, oscillant entre errance et pèlerinage, dans une quête qui engage la totalité de son existence.

« Dans Nostalghia, écrit Tarkovski, je voulais poursuivre mon thème de l’homme « faible », celui qui n’est pas un lutteur par ses signes extérieurs, mais que je vois comme le vainqueur dans cette vie. [...] Quand je dis que la faiblesse de l’homme est attirante, j’entends l’absence de cette expansion individuelle vers l’extérieur, de cette agressivité contre les gens ou contre la vie en général, ou de cette tendance à asservir les autres pour la réalisation de ses objectifs personnels. En un mot, ce qui m’attire est cette énergie de l’homme qui s’élève contre la routine matérialiste. » (Le temps scellé, (Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma)

Le thème – si russe, si universel – de la patrie et de la douleur de son éloignement, n’est ici qu’une figure de la source perdue ou de la séparation avec la terre primordiale de l’être.

La souffrance de cet éloignement essentiel, la fragilité de l’homme, la quête angoissée d’une vérité presque inatteignable… Ce poème filmique, comme d’autres de Tarkovski, n’est presque pas un objet d’art devant nous, mais un lieu (une durée sculptée) où nous sommes invités à entrer et nous installer, pour participer de sa vie intérieure en tant qu’expérience subjective.

Nous devenons ainsi, avec le personnage, gardiens précaires de la flamme de l’esprit, si fragile au milieu de la matière et du vide de sens tout autour. Présence obsédante – autant symbolique que sensorielle – de l’eau, de la moisissure, de la désintégration du bâti humain qui retourne à la terre, boue plus que poussière, vivante mais non humaine, comme dans Le miroir, comme dans la zone de Stalker, dans un monde à l’abandon où tout peut retourner dans quelque chose de primaire, qui guette comme un gouffre où le néant n’attend que son heure.

Cela fait de cette œuvre rare un concentré de spiritualité, avec tout ce que ce mot implique d’indicible, de dépassement du logos et des limites de la rationalité et de pur excès – d’«effroi du beau».

La plus belle vengeance de cet artiste à qui le monde faisait mal : nous léguer une œuvre que pour être contemplée nous oblige à nous placer quelque part au-delà, dans une zone reculé de notre intériorité ; le royaume de Tarkovski reste de ce monde mais il nous montre que notre « être dans le monde » n’est tel qu’en tant que chu, en tant qu’autre, comme un étranger dans cette terre de déréliction. Tout y est question, énigme, tout est ouvert, comme dans l’inoubliable image finale.  

C’est donc un défi exaltant pour le ciné-philo, un grand moment, pouvoir faire de la philosophie à partir de cette expérience si hors du commun.

Daniel Ramirez

Dimanche 29 novembre à 14h20

L’Entrepôt, lieu des cultures

7, rue Francis de Pressensé, Paris 14, (M° Pernety)

prix unique 8€

tel: 01 45 40 07 50

3 comments

  1. Arnaud Perdry dit :

    Bonsoir,
    merci pour ce café philo intéressent.
    Un petit regret: que l’on n’ait pas évoqué ce que peut être la « source ». Puisque l’auteur semblait vouloir nous diriger vers cette quête de retour à la source, le débat aurait pu d’avantage définir cette source.

    Il me semble que vous en avez même oublié l’intitulé du sujet abordé:

    « La douleur du retour et l’exil ontologique de l’homme »

    pour ne parler que de la douleur du NON retour… et oubliant de définir ce qu’est l’exil ontologique… ou même l’ontologie. L’auditoire ne s’y prêtait-il pas?

    Ce film a peut être (à notre insu) planté la graine de retour à la source… c’est sans doute là un film opératif qui touche les couches inconscientes de la psyché, celles ouvertes aux messages qui peu à peu déplacent les limites de notre entendement… Tarkovski assume sa vocation et nous offre un film sublime entièrement dédier à la recherche de l’Etre… nous plongeant dans une atmosphère à même de servir sa philosophie ontologique, à savoir la théologie de l’étant véritable, sa science strictement philosophique du divin, la théiologie.

    J’aurai aimé aborder les termes nostalgie et mélancolie sous un angle contemplatif, la nostalgie de la source détournant le regard des étants dans leur forme grossière (matérielle) pour le rediriger vers leur nature subtile (lumière)… La bougie devenant alors le symbole de ce regard perçant, au cœur même du village, le caractère trompeur des apparences pour ne « voir que du feu »… de la lumière… sans pour autant vouloir séparer l’individu du monde. L »ermite du film ne quitte pas le monde, c’est au coeur même du village qu’il voit la lumière et la désigne.
    La scène de ce petit enfant sortant de 7 années d’enfermement est assez claire, me semble-t-il : le père n’essaie pas de retenir l’enfant, il le laisse courir et regarder le monde, sa préoccupation étant seulement de voir si cet enfant aura un regard perçant sur le monde (alors céleste) ou un regard d’ici-bas dans la matérialité. Ces 7 années ne symbolisant que la tentative d’éducation du regard pour actualiser son potentiel profond: le regard mystique contemplatif.

    Cet isolement de 7 années me fait penser à ces sages qui s’isolent dans et méditent de nombreuses années sur des supports visualisés mentalement, développant ainsi une familiarité avec des images de lumières… pour ensuite constater que les images diurnes du monde quotidien ont même nature… Il est des pratiques où le méditant reste dans le noir et apprend à constater (dans ces conditions) que toute apparition visuelle est « pure lumière » (puisque produit du système cérébral). Cette constatation solidement ancrée lui permettra de constater que les étants perçus dans le monde sont de même nature: formes, certes, mais vides! Au même titre que les apparitions dans le rêve, les mirages, les arc en ciel… ou le reflet de la lune sur l’eau, les apparences dans le miroir…
    Démasquer ainsi la nature illusoire de la matérialité des apparitions visuelles (tout ce que l’on voit au quotidien ou en rêve) permet de prendre conscience que la matérialité est une cognition, une sensation. Cette prise de conscience effectuée ne remet pas en cause les lois de la physique, ni notre mémoire sensorielle (utile pour vivre et nous protéger), mais permet d’opérer le retour à la source : toute apparition (certes conditionnée par la rencontre des organes des sens et « d’objets », quoi qu’il n’en soit pas ainsi pour le songe ou le rêve) est par nature pure produit de l’esprit: il est ainsi le créateur de toute apparition (en tant que telle).
    La mélancolie permet un « recul » supprimant l’illusion et ouvre l’horizon vers la contemplation du REEL parfois nommé la Jérusalem céleste, du Corps Christique, le Corps de Gloire, … toutes les grandes traditions contemplatives abordent cela.

    Ce film magnifique nous plonge dans le regard mélancolique du personnage que les ravissants paysages du monde (ceux adorés par cette femme) ne réussissent pas à capter. Par nostalgie, mélancolie, le personnage ne s’arrête pas à ces « premiers visibles » que sont les « apparences du monde ». Ce personnage ne dit-il pas

    « J’en ai assez de ces choses affreuses (les beaux paysages du monde) pour moi seul. »

    Nous renvoyant ainsi à la phrase contraire:

    « J’ai soif de la contemplation de la source accessible à tous. »

    qui ne seraient rien d’autres que ces même paysages mais dans un mode de visibilité divin.

    Il nous délivre ainsi un précieux message : la source est accessible ici et maintenant… la vie est courte et nous sommes mortels, n’attendez pas l’arrêt cardiaque pour vous replacer en la source. Le monde a besoin de vous unis à la source, pas de vous unis aux passions qui font de notre monde un monde déréglé… »

    Ce fut une grande joie de découvrir ce prodige, une grande joie de constater que des « porteurs de projets divins» nous encouragent à rechercher la source.

    Comment Tarkovski aurait-il pu faire ce chef-d’œuvre sans avoir lui-même aperçu la source (ou la non-source) ?

    Je vais me plonger dans les autres films de Tarkovski et en enrichir l’écriture d’un projet documentaire tourné vers le Réel.

    Merci pour votre activité
    CORDIALEMENT
    Arnaud

  2. Ramirez, Daniel dit :

    Merci, Arnaud de ce riche commentaire.
    Comme vous avez pu constater, on ne peut épuiser la complexité d’un tel film dans 1h30 de débat. cela dépend aussi des intérêts des praticipants, ne je peux « orienter » outremesure les échanges pour aborder tel ou telle thématique, en dehors de mon introduction et quelques interventions. Il me semble pourtant que l’essentiel a été évoqué, y compris la question de la « source » perdue et de la futilité du monde matériel. Bien sûr, Tarkovski était un contemplatif, dans un sens que le monde actuel a oublié.

  3. Thomas dit :

    Bonjour Daniel, bonne idée pour le blog.
    Pour moi dans Nostalghia, Andrei est un personnage dans une double impasse, d’abord par rapport à son incapacité d’aimer Domenica. Pour citer Lacan (Séminaire VII) il a n’a même pas « cédé sur son désir », il est devenu simplement sans désir terrestre, et la nostalgie pour son épouse passe inaperçue dans le film; et la nostalgie est-ce un désir vrai? Ou plutôt un désir mort?
    Quant à l’alternative spirituelle, elle reste à l’état d’aspiration vague, et je me demande s’il ne meurt pas à la fin du film parce que au niveau vital il était déjà mort bien avant. Finissant ainsi dans une image de nostalgie et d’église en ruines.
    Je ne parviens pas du tout à rejoindre l’analyse spiritualiste que Tarkovsky fait de son propre film, je serais d’accord pour l’éloge de celui qui ne s’impose pas par la force, mais pas pour l’évanescence à ce point.
    Mais bon les grandes oeuvres sont ainsi, à interprétations multiples et je me vois peut-être dans Andrei, tel que j’étais sans doute il y a quelques années…

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