QU’EST-CE QU’HABITER ?

Cette question paraît simple : habiter c’est occuper un lieu, vivre quelque part. Bien sûr, mais la philosophie est en grande partie l’art de se méfier des réponses faciles.

Le conteneur entreposé dans un hangar occupe bel et bien un lieu mais ne l’habite point et le voyageur vit quelque part, là où il passe, mais il est difficile de dire qu’il habite un lieu.

Car un lieu n’est pas d’emblée un lieu d’habitation, il peut être un poste de travail, une gare, un champ de bataille, un monument. Pour qu’un lieu soit un habitat, il faut qu’il puisse « être habité ». Voilà qui paraît évident, mais cela nous ramène à notre question : qu’est-ce donc qu’habiter ?

Les animaux habitent, eux aussi, dans des tanières, dans des trous et autres abris, ils y reviennent pour s’y reposer, se reproduire, ils y prennent leurs quartiers, leurs habitudes. Y a-t-il une différence avec l’habiter humain ?

Disons d’abord ceci : habiter c’est le fait de vivre habituellement dans un lieu. En effet, le mot “ habiter ” est apparenté à “ habitude ”. Mais qu’est-ce que l’habitude ? Nous avons coutume de la considérer comme ce qui est répétitif ou routinier. Mais avant de venir signifier cela, “ habitude ” a été, pour les philosophes anciens, un mot très important. Il vient du latin habitus, qui veut dire aptitude ou disposition naturelle (ou cultivée) à faire quelque chose, c’est-à-dire une “ vertu ”. Une vertu est ainsi une faculté qui rend possible une action vertueuse. Cette action est facilitée par une disposition animique, comme l’entraînement d’un coureur le prédispose à mieux courir. Le mot virtus, à son tour, vient de vir, force (d’où l’on obtient “ viril ”, sans doute par machisme millénaire, puisque vir c’est aussi l’homme mâle ou sexe “ fort ”). La langue moderne conserve cet usage dans “ habileté ” ou habilitation. Ou encore dans l’expression “ la force de l’habitude ”, qui viendrait redoubler le sens. C’est dans cette redondance que le mot se charge d’un sens plutôt négatif : l’habitude est interprétée comme rigidité ou routine. Mais originellement elle est donc aptitude au bien, force, vertu dans le sens de qualités morales.

Habiter, donc, serait une habileté, une vertu, une force. Il y aurait alors un rapport entre habiter et la morale ?

C’est que, pour l’humain, il ne s’agit pas seulement de s’abriter des intempéries, encore que cela soit indispensable. L’habiter humain a à voir avec la vie humaine, et la façon dont on la vit. Or, la façon de vivre, le comportement habituel, se dit “ ethos ” en grec ancien, traduit comme “ caractère ”, et de “ ethos ” vient notre mot actuel éthique, si important…

Habiter c’est ainsi être en relation avec un lieu, avec un espace, en sorte que de cette relation puisse naître une attitude en face de la vie et de ses problèmes. Cette attitude, et les actes qui s’en suivent, nous l’appelons une “ éthique ”.

Bien sûr, ce rapport entre l’habiter humain et l’éthique est éminemment problématique, et tout dans l’éthique ne dépend pas de l’habiter. Mais nous pouvons déjà nous apercevoir que l’habiter est bien plus de choses pour l’homme que s’abriter ou se protéger des intempéries.

Habiter, on l’avait dit, c’est habiter un espace. L’espace est ce que les corps matériels peuvent occuper et même remplir. Mais habiter c’est remplir cet espace de soi-même, et non seulement en tant que corps matériel, en sorte qu’on puisse dire que cet espace “ est habité ”. Un lieu désert est d’abord un espace non habité. Un espace ou un lieu est habité quand il garde la trace, quand il est marqué, en quelque sorte par son habitant ou ses habitants ; ces derniers impriment le lieu de quelque chose d’eux-mêmes. L’espace habité est teinté, coloré par la subjectivité de son habitant, de son “ caractère ” ou ethos, de ses mœurs, de ses souvenirs, de ses mouvements et gestes, de son rythme et de sa vibration. Cela se ressent lorsqu’on entre dans un lieu habité.

C’est pourquoi habiter n’est pas simplement occuper un lieu et on n’habite pas un lieu de passage, comme une chambre d’hôtel ou un véhicule ; sauf les nomades. Pour habiter il faut s’attarder dans un endroit, rester, ne serait-ce qu’une courte période. C’est ce que nous exprimons avec le mot « demeurer ».

Demeurer vient du latin “ mora ”, retard, et “ morari ”, rester. Or de la même racine vient le mot demeure, ainsi que l’Espagnol morada, qui veut dire habitation, c’est-à-dire donc, un lieu où l’on s’attarde[1].

Et dans “ morada ” et “ demeure ”, on entend très clairement la racine latine “ mor ”, et “ mores ” d’où viennent les mots “ moeurs ” et, bien sûr, morale, qui est l’ensemble de considérations, valeurs et normes à propos des mœurs. Et l’on revient par le latin « morale » à l’« éthique » venue du grec.

Pour Heidegger cette filiation de mots à partir du grec ethos est encore plus claire : d’après lui, ethos, que l’on traduit habituellement par “ caractère ” ou façon propre d’être, veut dire avant tout le lieu de l’habiter humain, la demeure. Ainsi l’éthique serait avant tout une méditation sur l’habiter humain, la façon et la modalité du demeurer de l’homme[2].

Nous voyons ainsi que le fait d’habiter pour l’humain est quelque chose d’essentiel. Nous pouvons peut-être définir l’homme dans son essence, mieux que comme « l’animal politique » ou « l’animal doué de langage », comme l’être qui habite, comme l’habitant.

L’humain ne fait donc pas que vivre, il ne se contente pas d’être, il doit se positionner devant l’existence, dans le monde et avec les autres. C’est cela l’éthique : la quête de chacun de son positionnement dans le monde et face à autrui.  C’est à partir de sa façon d’habiter qu’il aura un positionnement, une attitude, un caractère, des mœurs, une morale.

Mais habiter, nous le savons bien, c’est aussi avoir un domicile, être domicilié quelque part. Ceci n’est pas seulement une exigence de la loi, comme les papiers d’identité. D’après ce que nous venons de voir c’est quelque chose de l’essence de l’homme. Le domicile[3] est ce qu’on appelle un “ chez soi ”. Non pas seulement un abri –nous l’avons vu- mais un lieu habité d’où l’on sort et auquel on retourne. On en sort pour “ gagner sa vie ” ; on va dans l’espace public, le terrain des autres, les lieux de travail, les lieux de passage, la route, la rue, la place, les lieux de lutte pour la vie, le chantier, l’école, le bureau. On caractérise souvent ce “ dehors ” avec l’image de la jungle, puisque c’est dur et incertain. Mais on rentre, on revient “ à la maison ”, on y retrouve ses objets ou ses êtres familiers, ses murs protecteurs. Dans ce sens nous pouvons aussi entendre le mot “ foyer ” : on rentre au foyer, c’est à dire le lieu du feu, celui qui réchauffe le corps et l’âme du voyageur transi et épuisé[4].

L’habitat, la demeure, si humble et si petite qu’elle fût, puisqu’elle permet ce “ repos du guerrier ” du combat pour la vie, le domicile, le foyer, fait figure de centre, de point de gravité d’un parcours quotidien. C’est un peu comme l’axe des mouvements, comme une base des opérations de la vie, un quartier général de l’existence. Dans ce “ dedans ” de la demeure, le repos, mais aussi le repli, le recueillement sur soi, sont possibles. Le retour chez soi est une sorte de retour sur soi. La journée la plus dure trouve repos et rédemption dans cet espace familier. C’est l’Ithaque d’Ulysse, qui justifie tous les voyages et soulage la fatigue des errances, même les égarements, les combats contre les cyclopes et les charmes des sirènes. Et il y en a dans le monde !

Sans cela l’homme est privé de centre, dépourvu d’axe existentiel.

Comme le prisonnier est privé de liberté, lui qui habite sa cellule, ses quatre murs, privé de sortie, de parcours public. Celui qui est privé d’un “ chez soi ”, possède la liberté mais sans la base, l’enracinement : un lieu auquel retourner, qui donne la force de ressortir avec l’espoir d’y retourner. C’est une prison à l’envers ; ses murs sont infinis, partout, il est « enfermé dehors », les plus vastes avenues sont des impasses. Ce pourquoi il est si douloureux d’être privé de domicile ; ce n’est pas seulement une souffrance sociale ni encore moins un simple problème économique : cela vient contrer quelque chose de la nature profonde de l’homme : cette vocation à habiter, cette ouverture, ce siège de la vie éthique.

Un lieu d’habitation peut être de toutes sortes : maison, appartement, foyer, chambre d’hôte, péniche, monastère, hutte, tente dans le désert ou yourte, quelque abri que nous avons bâti[5], si humble soit-il. Mais il doit être possible de “ tirer les rideaux ”, de fermer la porte, “ sa porte ” ; il doit y avoir une certaine intimité, un espace de secret, de familiarité, de repli, de répit. C’est un peu le sens du mot “ réflexion ” ; ce retour en miroir sur le centre de nous-mêmes ; cette attention à soi, que permet et justifie la lutte pour la vie et ses égarements. Sans intimité, la vie de l’homme se défait peu à peu. L’intimité est la base de la relation à soi, de l’attention que l’on peut porter à soi-même, l’auto-connaissance et le souci de soi, dont les philosophes se sont tant occupés. L’accueil de soi : re-cueillement permis par le répit du monde dans  le repli de la demeure. Et comment se soucier d’autrui sans le souci de soi ?

Car habiter c’est aussi pouvoir recevoir, être à son tour l’hôte, offrir le gite et le couvert. L’hospitalité est l’accomplissement de celui qu’habite un lieu. Le lieu d’habitation l’accueille d’abord lui-même et c’est ainsi que l’habitant peut accueillir à son tour quelqu’un d’autre. Cette dimension de l’hospitalité est aussi essentielle à l’habiter humain. Bien sûr, des habitants inhospitaliers, il y en a, mais seul l’habitant peut être hospitalier, seul l’accueilli peut être accueillant. Et c’est là où nous rencontrons l’éthique et la morale. Vivre avec les autres n’est possible que pour celui qui est l’habitant de sa demeure. Il faut avoir un chez soi pour inviter quelqu’un. Comment cultiver l’amitié sans pourvoir convier ? Comment même accepter une invitation sans pouvoir la “rendre” ? L’hospitalité est donc aussi une dimension essentielle de l’habiter et non seulement le fait de “ recevoir chez soi ”. L’homme accueille l’autre, accepte l’existence de l’autre, qui devient convive : proximité de la vie ; quel privilège, quelle richesse ! L’hospitalité est ouverture à autrui de son être, comme la mère accueille l’enfant dans son sein[6]. Mais là encore, la base est notre chez nous, notre demeure, dans la mesure où nous pouvons l’ouvrir. Des traditions millénaires fondent toute une éthique de l’hospitalité sur cette réalité si simple : recevoir dans son chez-soi l’invité, accueillir l’autre, l’étranger, l’errant, le persécuté.

Habiter est aussi, pour finir, la condition d’avoir des voisins. Cela paraît encore si évident : il faut être un habitant pour être le voisin de quelqu’un.

Le voisinage n’est peut-être que le premier niveau de la vie communautaire, mais par ses relations avec ses voisins l’habitant investit peu à peu un lieu plus vaste : un immeuble, une rue, un quartier, une ville. L’étendu réseau des rapports de l’habitant humain culmine peut-être dans celui si complexe et noble, mais difficile, de la citoyenneté. Cependant il faut être d’abord l’habitant de ce chez soi intime et personnel qu’est le domicile, la demeure, pour devenir citoyen. Non seulement parce qu’il faut avoir un “ domicile fixe ” pour avoir des papiers de “ résidence ”, bien que ceci constitue un grand problème, mais encore parce qu’être un citoyen c’est habiter une cité, une société, un pays. Non seulement l’occuper ou y vivre mais l’investir, comme ont investit le lieu d’habitation lorsqu’il devient un lieu habité ; c’est-à-dire apporter quelque chose de soi, pour finalement se retrouver dans la cité comme chez soi. Le citoyen est l’habitant de l’espace public à tous, la res-publica, la “ chose commune ”. L’habitant de la cité exerce et réalise la liberté avec les autres. C’est pourquoi habiter est plus qu’un droit parmi d’autres, humains : c’est la condition de l’essence de l’homme et donc le préalable de tout droit de l’homme. Lutter pour que chacun ait une demeure, veiller à que tout homme puise, non seulement être au monde, comme jeté dessus, mais habiter le monde et puisse accomplir sa vocation d’habitant, voisin, hôte et citoyen, est donc plutôt un devoir de l’homme, eu égard de sa propre nature.

 

Daniel Ramirez, 2002 (révision : 2009)


[1] Ce que l’on entend aussi dans « résider », du latin médieval residere, « demeurer en arrière », apparenté à residuus, « ce qui reste », et subsidere, « placé en reserve ».

[2] Heidegger, Martin, Lettre sur l’humanisme, Ed. Montaigne.

[3] Domicillium, en latin, qui vient de Domus, maison, mais aussi apparenté à dominus, maître, à dominium, et aussi à domesticus, ce qui est « de la maison ». La maison est donc aussi « le domaine » de celui qui y est domicilié.

[4] Comme l’expriment si bien les poèmes de Wilhem Müller mis en musique par Schubert dans “ Le voyage d’hiver ”.

[5] « Bauen (bâtir) est proprement habiter (das wohne) […]. Habiter est la manière dont les mortels sont sur terre […] ». « Nous n’habitons pas parce que nous avons « bâti », mais avons bâti pour autant que nous habitons, c’est-à-dire que nous sommes les habitants et sommes comme tels », Martin Heidegger, Bâtir, habiter, penser, dans Essais et conférences II, Gallimard, 1958.

[6] Cette lien à la maternité est du à Lévinas, qui es le philosophe de l’hospitalité : Totalité et infini, Martinhus Nijhoff, 1971, Le Livre de Poche, p. 164 -166.

1 comment

  1. Utzmann colette dit :

    merci pour ce bon moment que je viens de passer en lisant ce texte qui m’éclaire sur ma propre situation, moi qui en ce moment n’habite pas chez moi et qui ne sait plus où je veux habiter.
    J’ai compris aujourd’hui que là où je suis actuellement (chez ma soeur pour des raisons de santé) je cherche à habiter ce lieu et je crois que j’y arrive tous les jours un peu mieux puisque je me sens de mieux en mieux.
    Merci

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