« LE TEMPS C’EST DE L’AMOUR », ou comment parler du temps tout en parlant d’amour, deux fautes de modestie cumulées.

(à Nathalie, qui a demandé ce texte)

Écrire quelque chose sur le temps ? Cela ne se peut, ou presque. Tout ou moins sans dire des bêtises. Augustin le savait déjà : « si personne me demande ce qu’est le temps, je le sais bien, en revanche si on me le demande et que je veux l’expliquer, je trouve que je l’ignore »[1]. Pourtant, il n’a pas fuit la question; il a dit à peu près l’essentiel.

Parler du temps en philosophe c’est comme parler de l’amour en poète, la voie la plus sûre vers le ridicule. Je voudrais croire, cependant, à une issue improbable : c’est de parler du temps tout en parlant de l’amour ; avec le vain espoir qu’en cumulant les deux atteintes majeures à la pudeur, elles s’annuleront peut-être …

C’est un chanteur populaire qui a dit : « le temps, c’est de l’amour »[2]. Il aurait pu dire peut-être : « l’amour, c’est du temps ». En effet, lorsqu’on aime, on le fait dans le temps. Mais cela on le savait déjà. Cependant lorsque qu’on aime, on désire le temps… et ceci est moins évident. On désire, on attend ; quoi de plus temporel comme attitude que l’attente ? Augustin parlait de l’anticipation : on anticipe le moment de la rencontre (quoi de plus temporel que le moment ?). Mais l’anticipation, cette attente émue, est quelque chose qui se passe au présent, ce n’est pas le futur, c’est « le présent du futur »[3], une sorte de frémissement de l’attention qui la projette vers l’avant. Nul délice comme cette fuite de l’être vers ce qui vient !

Lorsque la rencontre arrive, on se réjouit de la durée. Bergson disait que le temps était « durée pure », mais il est bien difficile de la saisir par la pensée. Pendant la rencontre amoureuse, en revanche, on a l’intuition, l’expérience directe de ce qu’est la durée. Chaque second compte, chaque heure, car les secondes et les heures ne sont pas en nombre infini. Je ne sais pas si l’on aime vraiment pour l’éternité, car nous sommes heureux de la durée, tant qu’elle dure, mais nous sommes aussi quelque part rassurés qu’elle ne dure pas indéfiniment.

Il est certain que l’on aime profondément dans le temps, c’est à dire avec une pleine conscience du temps qui passe. L’amour c’est du temps. Plus encore : c’est le temps qu’on aime et non des objets ou des personnes : l’objet d’amour peut survivre à l’amour, lorsqu’il n’est plus aimé, mais le temps où nous l’avons aimé sera gardé dans la mémoire comme un trésor; le temps de l’amour, lui, sera toujours aimé. C’est pourquoi l’amour peut survivre à l’objet de l’amour.

Il ne s’agit pas de  la simple mémoire, comme l’archive ou le document historique, mais de ce que notre philosophe berbère qualifiait de « rétention » : ce n’était pas le passé, mais « le présent du passé ». Présent, car il nous emplit toujours de joie, non pas comme une évocation nostalgique, mais comme une richesse, une épaisseur du présent, car nous sommes, ici et maintenant et pour toujours, ceux qui ont aimé !

Mais voilà, le temps ravage tout, il consomme autant l’amour que la jeunesse, la vie et la beauté. Puisqu’il ne suspend jamais son vol, rien ne s’arrête ni se fixe, les photos même vieillissent, comme le portrait de Dorien Gray, même les supports numériques s’effacent. Quelqu’un dira que le temps nous promet la mort, nous assure de notre disparition et de l’anéantissement de tout ce que nous aimons le plus. Le temps ce n’est pas l’amour mais la ruine de l’amour et la dégénérescence de la vie. Le temps c’est la décadence des civilisations et avec lui les idéaux et les causes les plus généreuses tournent au vinaigre totalitaire tels des mets exquis qui deviennent en quelques jours des déchets répugnants.

Pourtant ce n’est pas le temps mais la vie elle-même qui conduit à la mort et c’est la biologie qui entraîne le vieillissement. Ôtez le temps et vous n’aurez pas une éternelle jeunesse, en fait, vous n’aurez rien du tout, ni la vie, ni l’amour, ni l’être.

Bien sûr, il n’y a pas dans le temps que de beaux moments, il y a aussi l’attente des mauvaises choses, des souffrances et des pertes, et dans le souvenir demeurent aussi les regrets, les remords et la nostalgie. Nous dirons donc que l’attente (l’anticipation) des mauvaises choses se vit comme menace, comme peur ou angoisse, le présent se distend vers ces zones noires et se laisse contaminer, nous ne l’aimons pas et nous sommes écartés de toute joie. Dans les mauvais souvenirs c’est le passé qui nous encombre, le remords est une souffrance présente d’un temps vécu que nous n‘aimons pas, que nous aurions aimé ne pas vivre. Le regret est une souffrance présente d’un temps non vécu que nous aurions aimé vivre. La nostalgie une assurance que ce qui a été perdu ne reviendra jamais.

Le temps peux être ainsi un enfermement et nous donner l’impression de ne pas avoir de présent : des menaces, des remords, la peur, la nostalgie. Ceci parce que le temps est irréversible: nous ne pouvons pas anticiper le passé ni retenir le futur, cela marche seulement dans un sens et cela peux être effrayant ! Le futur n’étant pas encore, nous n’y pouvons rien, il demeure imprévisible et inconnu, et cela peut être angoissant. Le passé n’est plus, nous n’y pouvons plus rien changer, et cela peut-être écrasant. Nous risquons ainsi de tout vivre en craignant la fin et la douleur, chargés du poids de nos blessures et de nos fautes.

Sommes-nous alors totalement cernés par l’imprévisible d’un côté et l‘irréversible d’un autre ? Pas vraiment : nous avons peut-être une voie de sortie, un espoir. Mais pour cela il nous faut renouer avec le temps de l’amour. Dans le labyrinthe de l’imprévisible et de l’irréversible il y a deux portes. C’est Hannah Arendt qui nous en parle, dans un texte lumineux[4] : pour le passé qui pèse et qui ne passe pas, nous disposons du pardon, étrange chose si humaine et si fragile. Contre la menace et l’imprévisibilité du futur, nous avons la promesse, aussi étrange et fragile attitude humaine ; toutes les deux échappent à la mécanique universelle et au déterminisme des choses, elles n’habitent pas le monde mais seulement le temps. Et pas n’importe lequel : c’est le temps de l’amour ! Il faut de l’amour pour pardonner et se pardonner, il faut de l’amour pour tenir ses promesses. Plus que de force, plus que de courage ou de volonté, c’est la force du désir qui nous ouvre cette porte. Rien ne garantit ni n’oblige ; ici, point d’irréversible : cela ne se passe qu’au présent.

La promesse et même le projet et l’engagement, ce ne sont pas du futur, c’est du présent qui s’aime, qui veut aimer sa durée, qui veut croître et qui désire ce qui vient. Le pardon et l’acceptation ce ne sont pas des choses du passé, c’est du présent de la conscience qui aime sa durée, le présent du passé réconcilié et libéré du pur passé.

Le pardon n’est pas l’oubli, il relève plutôt de la mémoire. C’est sur fond de mémoire qu’il permet au passé de passer. L’oubli l’enchaîne, dans le non accompli et empêche le présent. Le projet et la promesse ne sont ni prophétie ni augure, seulement ils permettent à l’avenir d’advenir.

Le temps de l’homme n’est pas un serpent qui se mord la queue ni Chronos dévorant ses enfants, il n’est pas non plus une ligne droite jusqu’à l’infini, qui traverserait l’être dans une indifférence métaphysique. Le temps humain est fait des courbes de la vie, comme les tracés d’un peintre, il est fait des mouvements, de rythmes comme la danse, des trajectoires en spirale de la conscience ; il est fini comme l’homme et comme la vie ; il ne nous entoure pas comme l’espace, il nous constitue et nous libère.

Nous pouvons plonger, émus dans la nuit du temps par la contemplation d’un fossile, et apprendre des sagesses vénérables d’un arbre millénaire, des temples des cultures disparues. Nous pouvons aussi imaginer, rêver, désirer, écrire, construire et lutter ; non pas pour le grand soir mais pour des aubes claires, même si nous y laissons nos plumes, notre jeunesse et notre sang.

Bien sûr, il y a des promesses qui ne seront pas tenues ; sans doute des douleurs ne disparaîtront jamais et le vent de l’oubli cosmique gagnera un jour, comme le mistral. Mais nous aurons dansé, nous aurons pleuré, nous nous serons aimés sans retenue sous les étoiles et sur les toits de lieux invraisemblables ; nous auront vécu libres, ce temps qui est de l’amour et nous n’aurons pas manqué de nous poser un jour la question « qu’est-ce que le temps? », non pas dans la crainte et le tremblement, mais dans l’étonnement et la joie, en écoutant la vibration si subtile de l’existence, comme une corde tendue entre la gratitude et l’espoir.

Daniel Ramirez


[1] Saint Augustin, Les Confessions, ch. XIV.

[2] Il s’agit de Lucie de Pascal Obispo, mais la phrase vient d’un film musical français, Les demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy. La réplique est celle-ci : « Toi tu dis que le temps c’est de l’argent, moi, je te dis, le temps c’est de l’amour ».

[3] Saint Augustin, op.cit. ch. XX.

[4]Hannah Arendt La Condition de L’Homme Moderne,  POCKET – Calaman-Lévi, 1983, chp. Sur « L’action » pp. 301 à 314.

6 comments

  1. tg dit :

    Je trouve que c’est un très beau texte, qui cerne bien la vibration subtile du temps, dans la conjonction de l’anticipation et de la rétention. Par quel effort pouvons-nous transformer le temps-prison en temps-liberté ? N’y faut-il pas une révolte, une recherche de la liberté à tout prix, et donc des conditions politiques ?

  2. daniel dit :

    Il es fort possible que vous ayez raison, Thomas, mais faut-il toujours, lorsqu’on fait, même modestement, de la métaphysique, chercher le rapport avec les conditions politiques et en général le rapport au politique de toute chose?
    Accordons cela. Dans ce cas, la question du temps se déplace à celle du temps aliéné: quel type de société est à même de nous permettre de vivre notre temporalité à fond, et quels structures nous en empêchent. Personnellement, je ne suis pas sûr qu’une condition politique soit capable de nous empêcher de vivre notre temps pleinement, car, par ma propre expérience, une des façons de vivre le plus intensément le temps, c’est de lutter contre un système oppressif.

  3. tg dit :

    Vous avez certainement raison, il ne faut pas toujours chercher le rapport au politique de toute chose. Ceci conduirait à oublier une approche plus  » légère  » et peut-être plus profonde du temps, à partir de la musique par exemple.
    Même en démocratie française, il y a un système oppressif, celui de la bureaucratie sourde et aveugle. Peut-être le temps se vit-il intensément dans la recherche d’espaces de liberté préservés de l’oppression par ce système, la recherche d’espaces d’humanité. Le café-philo est pour moi un de ces espaces d’humanité, ouvert à tous, sans sélection préalable par des diplômes. Il s’y construit un temps démocratique, dans le partage et l’égalité.

  4. D. M. dit :

    J’ai un petit commentaire qui est indirectement lié à l’article, cependant, j’aimerais et j’apprécierais bien que vous me donnez votre avis:
    En fait, je pense qu’on aime l’amour et non l’objet d’amour, et que quand on parle d’un amour qu’on sent envers telle ou telle personne, c’est qu’on aime sa capacité de nous laisser mettre en relief notre amour pour l’amour.
    Donc, je trouve qu’il vaut mieux dire « le temps où nous avons aimé (et non nous l’avons aime) sera gardé dans la mémoire comme un trésor », du fait que le temps ou nous l’avons aimé (cet objet d’amour) se transforme (possiblement et pas nécessairement) en regret une fois cet amour est termine, alors que le temps ou nous avons aimé reste, tout à fait comme vous l’aviez dit, un trésor en nous.
    Sont ils distincts ces deux temps: le temps ou nous avons aimé et le temps ou nous l’avons aimé (cet objet d’amour)?
    Il est bien évident que les deux temps se situent dans le passé et que, chronologiquement parlant, ils sont tout à fait les mêmes. Cependant, le fait qu’ils soient deux temps simultanés ne les rend pas identiques.
    « Le temps où nous avons aimé » et « le temps où nous l’avons aimé » sont deux objets distincts de nature « Temps ». Pour différencier les deux, il suffit d’observer leur effet: le « premier » temps sera toujours aime alors que le « second » temps sera possiblement regretté voire haï dans certaines instances parce qu’on le juge coupable de ne pas avoir laissé l’amour endurer jusqu’au présent. D’ou je préfère la version « le temps où nous avons aimé (et non nous l’avons aime) sera gardé dans la mémoire comme un trésor »

  5. daniel dit :

    Vous avez sans doute raison. C’est mieux formulé ainsi et cela exprime mieux ma propre idée: le temps de l’amour est gardé dans la mémoire comme un trésor d’énergie psychique et source de joie, bien au delà de son objet, qui lui est pris dans le tourbillon des regrets ou dans la douce brise de l’oubli. On peut toujours améliorer les idées, et même aller au-delà.
    Merci.

  6. Yves dit :

    Bonsoir

    Je prends connaissance de votre texte en juin 2012, soit pas mal de temps après que vous l’ayez écrit. Comme quelques rares textes, le temps ne fait rien à l’affaire et il restera j’espère permanent à travers les années. je ne connais ni vous ni Nathalie qui vous a demandé ce texte, mais probablement que des sentiments forts en sont à l’origine.
    Promesse et pardon, voilà qui me fait penser, m’émeut et les larmes montent à mes yeux. J’aime cette formulation qui articule le temps et l’amour, je vous remercie de l’avoir écrit.

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