Nous avons présenté ce film magnifique de Xavier Beauvois, au ciné-philo, le 28 novembre 2010. C’est-à-dire trois mois après sa sortie, comme nous l’imposent les conditions d’obtentions de films dans le cinéma qui nous accueille. À ce moment-là, presque la totalité de nombreux assistants à la séance l’avaient déjà vu, certains deux fois. Nous n’avons pas donc vocation à écrire sur ce film comme les critiques du cinéma, qui écrivent à la sortie, qui produisent l’événement et fabriquent l’opinion. En l’occurrence, personne n’avait prévu l’ampleur de l’événement.
Notre activité est, ainsi, dans les faits, une sorte de retour, et permet avec un certain recul de réfléchir évidemment sur le film, mais aussi sur sa réception, sur l’impact et les résonances qu’il a pu avoir.
Voici comment la séance était convoquée :
Expérience cinématographique bouleversante, aux limites de l’humain, ce film laisse apparaître ce que Levinas appelait « le visage », cette dimension de la fragilité ontologique de l’homme dans sa nudité, qui est en même temps un infini. Mais une foule de questions surgissent une fois que l’émotion laisse difficilement la place à la réflexion.Meurt-on ici pour Dieu ou pour les hommes ? Ont-ils eu raison de le faire ? Entre le doute, la peur et une décision improbable et bien trop lourde qui s’impose peu à peu, le destin (fatalité ou Providence ?) joue une partie inédite avec ce que l’homme a de pire et ce qu’il a de meilleur. Ce film nous invite à assister à l’éclosion de l’humain au cœur d’un mystère (sacrifice ou accomplissement ?), dans une impasse tragique qui, paradoxalement, ouvre sur la transcendance. Personne ne sort indemne de ce film. La philosophie doit toutefois tenter de mettre des mots et des pensées là ou seul le silence semble avoir sa place.
Une expérience cinématographique, pour moi, n’est pas exactement la même chose qu’un film, c’est une expérience de vie que nous faisons en regardant un film. L’œuvre cinématographique, comme l’a mis en lumière Deleuze, est une idée, véhiculée par un ensemble « d’image-temps ». Le visionner (dans une salle obscure, c’est très important !) nous plonge dans un parcours de vie, une temporalité particulière, qui exprime une expérience subjective du monde et de l’existence. Ici, cela est flagrant.
Plusieurs choses ont été analysées, comme la question de la réception du film : Le fait de son énorme impact pose question. Il s’agit quand même des moines trappistes, vivant dans un grand dépouillement, rythmant ses journées de travail, accueil médical des villageois, production de miel, tâches manuelles, de prières, chants, mouvements ordonnés et cadencés comme de chorégraphies, dans le silence, la lecture, la méditation… (« ora e labora »). Don de soi, attention portée à autrui, bienveillance et sérénité. Rien de plus éloigné de notre vie quotidienne, pleine de stimuli, bourrée d’objets, dans la frénésie pour toujours plus et la concurrence des « moi », des apparences, des puissances, des obsessions. Rien de moins approprié à produire de l’identification que ces vies de moines. Pourquoi cet impact ? Quel manque radical, quelle insuffisance de nos existences il pointe, presque sans le vouloir, car l’objet était en grand partie un autre ? Quel vide est venu remplir ce film ?
Le respect de la vie, la tolérance bienveillante pour la religion des autres, l’amour pour la terre et pour les gens, humilité et simplicité transparaissent dans la première partie de ce film.
Mais voilà, le contexte se dégrade, les échos lointains des orages (la colonisation, la guerre) se font proches, révoltes, massacres, les pouvoirs corrompus qui en sont issus et le fanatisme font rage. Que peut faire l’homme face à l’inhumain dans l’homme ?
Une chose fascinante dans ce film, le parcours du doute : Comment se forge une décision ? La sensation de ne pas savoir quoi faire, face à la menace, face à la peur, bien réelle, si humaine. Le doute est radical : quelle cause vaut la peine de mourir ? Que vaut-il plus que la vie ?
Est-ce l’abandon des villageois qui est inenvisageable, ou de trahir une vocation, un appel, « un amour plus fort encore » (la merveilleuse réponse du vieux moine à la jeune fille qui demande à propos de l’amour) ?
On assiste alors à un processus étonnant de délibération collective, en même temps qu’à un processus qui se joue dans le théâtre intime des consciences individuelles.
Un éclairage inattendu peut nous venir de la Règle de Saint-Benoît (VIe siècle!), et –encore plus inattendu- cela peut nous rappeler sous une autre lumière cette affaire de « l’héritage chrétienne de l’Europe », phrase prévue initialement dans le projet de constitution de l’Europe… Qu’est-ce que cela vient faire ici ?
Voilà, pendant approximativement un millénaire, les ordres monastiques, abbayes furent un concentré de culture et la source spirituelle de l’Occident. Or la Règle de Saint-Benoît, même hors de la sphère proprement bénédictine a été centrale. On y trouve (chapitre 3) quelque chose de particulièrement important sur la façon dont on convoque les frères en conseil, sur la recherche de la meilleure décision, qui est une préfiguration de la procédure démocratique moderne et de la recherche d’une consensus dans une éthique de la discussion. C’est à quoi on assiste dans ce film.
Une fois ce processus terminé, une décision est prise, et quelque chose s’est déplacé dans le for intérieur de ces hommes. Ils savent qu’ils vont rester et peut-être affronter la mort. Par amour (agapé), par fidélité (Fides) à la vie. C’est le grand paradoxe, mais il se ferme sur eux comme une logique de tragédie, on n’y peut échapper.
C’est pourquoi c’est si prodigieuse la phrase prononcée par Frère Luc (le médecin, Michael Landsdale), vieux et malade, qui vient de dire à Christian (l’Abbé) qu’il n’a pas peur des terroristes et encore moins de l’armée, parce qu’il ne craint pas la mort ; acte d’affirmation de la liberté par pure souveraineté de la conscience ; puis, ils se lève et, plein d’humour, ajoute avec un sourire malicieux: « laisser passer l’homme libre »…
Est-ce la vérité qui rend libre ?
Cette légèreté est aussi un ressort secret qui gît sous l’oppressive loi qui s’abat sur ces existences. Et cela explique le choix étonnant de la musique lors de la scène culminante du film, sans conteste cette longue séquence du verre de vin. Quatre minutes de « pur cinéma » (l’expression est de Kurosawa), inoubliables !
Frère Luc, en chantonnant, se présente au réfectoire avec deux bouteilles de vin, luxe inattendu, petit rappel des petits plaisirs si mérités auquel les corps et les âmes ont droit, sans doute pour la dernière fois. Scène de cène, symbole parfait de la rencontre de la liberté et de la destinée, sous le signe de la fraternité. Frère Luc met alors en route une cassette avec ce célèbre passage du Lac de Cygnes. Mélodie légère et gracieuse qui évoque, nostalgique, des êtres féminins et aériens. La caméra nous promène par ces visages souriants, un peu rougis, célébrant la joie d’un moment d’amitié, éclairés par leur lumière si humaine… Mais, peu à peu, pendant que la musique se charge en dissonances et en agitation les visages se transforment, les yeux s’humidifient… Comme happés par ces images, nous assistons à une transfiguration devant nos yeux. Par deux fois la longue séquence musicale se termine par quatre accords gigantesques descendants comme pour marquer l’écrasement des êtres fragiles sous le poids d’un destin incompréhensible. Nous sommes alors plongés au plus près de ces âmes, dans l’impuissance de ses larmes, dans la détresse de la finitude et le devoir d’assumer quelque chose de trop grand pour des humains. Déréliction. L’essence du Christianisme ? Seul la transcendance ouvre ce dédale. Transfiguration et épiphanie, le cinéma aidé par le géni de Tchaïkovski, par les clairs-obscurs dignes de Rembrandt ou Vermeer, nous prépare au déclanchement final. Sublime séquence, où « le visage », dans le sens de Levinas, nous est présenté dans l’immédiateté de sa vie intérieur, dans les frémissements de ses plis, dans le déploiement de son mystère.
Ces accords sont aussi un peu comme le bruit si lourd de l’hélicoptère militaire, trop fort autour des modestes bâtisses, mais auquel on répond par des chants. Mais il faut se serrer les uns contre les autres et lever encore plus haut la voix. Ces chants, même si on peine à les entendre, écrasés par le bruit de l’hélico, resonnent comme une réponse, tardive mais si nécessaire, à cette toute autre scène d’hélicoptère si marquante pour l’histoire du cinéma : Celle d’Apocalypse Now, où des marines cow-boys lancent du napalm sur des villages vietnamiens, exaltés par la chevauchée des Walkyries de Wagner. L’essence de la violence. Au milieu, des hommes. Les dieux, où sont-ils ?
La phrase « tout est accompli », resonne à l’intérieur. Mais comme une question.
Reste à réfléchir (ou à méditer ?), restent les mots émouvants des lettres de frère Christian, qui citait le Coran aussi bien que la Bible et que signait en français et en arabe. Reste la marche sous la neige qui éloigne ces hommes de la vie, vers des brumes (comme tout ce qui entoure encore ces faits: qui a commit le crime, finalement?), vers la zone de l’horreur où nous ne les accompagnerons pas, car c’est ce qu’ils ont décidé d’affronter seuls. Et personne ne peu vivre la mort d’un autre.
Il y a tant d’autres choses que nous ne pourrons pas évoquer ; mais c’est cela une expérience cinématographique. Il n’est pas indispensable, je suppose, de dire toute l’admiration qu’une telle ouvre mérite à mes yeux.
Merci à ceux qui sont venus partager ce moment.
Daniel
PS. (pour hispanophones). Cette brève séquence a été prise pendant et après cette séance de ciné-philo:
BBC World/ Reportage sobre la filosofía en Francia (ciné-philo)

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