Dies Irae

Voici un petit texte pour reprendre ce blog que j’ai laissé un peu à l’abandon par cause  de débordement. Mais sur quoi écrire, dans ces temps où les choses se bousculent ? J’ai d’abord pensé aux primaires socialistes, mais le temps de la politique française ne manquera pas dans les mois à venir, à la crise bancaire, mais le temps de l’économie omniprésente ne manque jamais.

Ainsi, je dois me résigner à aborder le thème qui a inondé notre monde médiatique ces derniers temps. Avec bruit et fureur.  Non seulement le lynchage de Kadhafi, qui clôt dans le sang un épisode de l’histoire de la Libye, mais aussi l’élimination de Ben Laden avant l’été et le massacre de Norvège. Les autres révolutions où l’arôme du jasmin a été étouffé par l’odeur de la poudre.

Je vois le titre que j’avais choisi pour mon enthousiaste papier sur la révolution tunisienne :    « Aimer, puis déchanter des révolutions ». Cela prendra du sens bien plus tôt que prévu, malheureusement, avec la congélation du processus en Égypte, une fois que les militaires, débarrassés de Moubarak (un des leurs) par la force de la protestation populaire, se sont assurés de la continuité de leur pouvoir ; avec le processus en Syrie qui s’est empêtré, le dictateur comptant avec bien des soutiens, et celui du Bahreïn réduit au silence par des troupes d’Arabie Saoudite, sans que le grand allié (dont le président est prix Nobel de la paix) de cette monarchie récalcitrante et totalitaire (peut-on dire les choses par leur nom?) ne dise rien du tout, avant que le processus du Yémen (qu’aurait dit Rimbaud ?) ne soit oublié aussi.

Mais voilà, il y avait la Libye : un dictateur détesté (surtout en occident, depuis son rôle dans le panarabisme et le panafricanisme), une menace directe sur des populations civiles. Résolution 1973 de l’ONU, intervention de l’OTAN menée par la France et l’Angleterre. Tout le monde est content, on fait le bien.

On ne voit pas le moment où le mandat : « protéger les populations civiles menacées » (la résolution n’autorisait pas des frappes aériennes, mais une zone d’exclusion pour éviter les bombardements de Benghazi et de Misrata) est oublié et remplacé par « il faut que le régime tombe ». Et l’on se met à bombarder, avec des drones, avions ultramodernes (les mêmes qu’on vendait au dictateur quelque mois auparavant quand en grand ami il était reçu avec tente et honneurs à l’Élysée), missiles, hélicoptères, à fournir des armes et du soutien (des commandos) aux insurgés, et pourtant cela n’empêche pas que l’affaire s’éternise.

On peut toujours se dire que cela vaut la peine, qu’un régime infect et un dictateur criminel sont des cibles à abattre, qu’importe le mandat de l’ONU, cela s’appelle le « droit d’ingérence », n’est-ce pas ? Ça se discute… Si la Révolution de jasmin en Tunisie, le mouvement de la place Tahrir en Égypte ainsi que les mouvements en Syrie ont été et continuent à être non-violents, en Libye c’était d’emblée une insurrection armée, vite devenue une guerre civile. Et c’est cela que l’Occident choisit d’aider ! En Syrie, les gens continuent à tomber sous les balles du régime, et ce sont des « populations civiles » qui se font tuer… mais pas de mandat, pas d’intervention, pas d’ingérence. Oui, ça se discute.

Est-ce une bonne chose que le régime de Kadhafi soit tombé ? Peut-être bien. Mais n’est-il pas également bon et souhaitable que celui de Syrie tombe aussi ?

Celui qui agit pour sauver des populations menacées  là où ses détestations et ses intérêts  le dictent et n’agit pas pour la même cause là où il s’agit d’un voisin commode (surtout pour la stabilité au Proche Orient), est-il encore moral ? L’argument du droit d’ingérence ne s’évanouit-il pas comme de la fumée de missile ?

Je n’ai pas pu dans son moment commenté l’exécution commandée de Ben Laden au Pakistan. Nous savons maintenant qu’il aurait pu être pris vivant et affronter un tribunal international. Mais on a préféré s’en passer. Pourquoi ? L’argument a été que cela aurait pu entraîner un regain de tension et des attentats, des séquestrations avec l’espoir (absurde) de l’échanger. Et oui, la justice est coûteuse. Mais n’est-ce pas pour cela aussi qu’elle est précieuse ? S’il fallait s’abstenir de justice chaque fois qu’elle est difficile et coûteuse, autant abolir tout de suite les tribunaux. La vengeance est toujours plus facile, l’acte de guerre est toujours plus rapide. Le président Obama a d’ailleurs déclaré fièrement : « Justice a été faite », sans s’encombrer de distinctions philosophiques.

Qu’on se comprenne, il ne s’agit nullement ici de compassion envers des dirigeants de groupes terroristes fanatiques ni de dictateurs militaires, je sens venir l’argument : pas de quartier avec des assassins qui ne te donneraient pas de quartier. D’abord, je suis bien placé pour savoir de quelle matière sont faits les dictateurs. Deuxièmement, si l’on préfère mille fois la démocratie et l’État de droit, n’est-ce pas en grande mesure parce que les dictateurs (et les terroristes) se permettent d’éliminer des gens sans procès et que les démocraties sont censées ne pas le faire? Et si les démocraties se permettent la même chose, ne perdons-nous pas une bonne partie des raisons de la raison politique même ? Et comment  faire taire alors les théories du complot les plus folles et les suspicions moins folles à propos de tout ce que Ben Laden aurait pu révéler dans un procès ?

Pour en revenir à la Libye, tout le monde a été d’accord sur le fait qu’il fallait protéger les habitants et les insurgés de Benghazi. Mais fallait-il continuer ? Un statu quo aurait donné une partition temporaire du pays ? Et alors ? Si au lieu de continuer, on avait laissé les Libyens faire leur révolution tout en ayant empêché le massacre annoncé et en même temps augmenté la pression internationale contre le régime syrien, contre l’Arabie Saoudite et les Émirats qui lui ont succédé dans la répression au Barheïn… tôt ou tard Kadhafi aussi serait parti. Si l’on protégeait d’une façon claire et nette plutôt les mouvements pacifiques, en attendant qu’un processus politique que je crois irréversible débouche sur un changement démocratique dans plusieurs pays arabes, comme celui qui est en cours en Tunisie, n’y aurait-il eu un peu de lisibilité ? Jusqu’à quand permettra-t-on que la très sympathique Turquie massacre les Kurdes, que la très solvable Chine détruise impunément la culture tibétaine et tue des moines, que le très démocratique Israël continue la colonisation (à l’encontre des résolutions de la ONU) pour bloquer tout espoir d’une solution à deux Etats (d’ailleurs qui a inventé l’expression « assassinat ciblé », sikul memukad ?) et que la romantique Russie s’empare des petites Républiques sans autre loi que celle du feu ?

La pendaison expéditive de Saddam Hussein, l’exécution de Ben Laden aux images secrètes et celles de Kadhafi ensanglanté traîné par une foule en délire, sont des signes de ce que nous sommes, en tant qu’humanité. N’avons-nous pas envie que cela s’arrête ?

Je sais, ces choses-là font plaisir à beaucoup. Je sais, on me dira que c’était de bonne guerre, que le type en question l’avait bien cherché. Ou que l’on ne peut pas faire autrement. Que ce qui compte est le résultat: une dictature est tombée.

C’était aussi l’argument à la fin de la guerre en Irak (oubliés les mensonges sur les armes de destruction massives introuvables, les centaines des milliers de morts et de blessés les millions de réfugiés, les 800 milliards de dollars de coût). Même dans une perspective utilitariste le bilan est désastreux, mais dans une perspective kantienne, de près ou de loin, le tout est parfaitement immoral (intéressé, mensonger, criminel).

Ensuite, ce qui viendra après, comme toujours, sera héritier de ce qui a été fait. On ne peut pas faire comme si tout recommençait de zéro. Il ne faudra pas alors se plaindre que violence et intolérance se perpétuent ou renaissent ici et là. Puisque nous n’avons rien fait pour soutenir ou protéger des populations civiles qui manifestaient pacifiquement ni en Syrie, ni au Bahreïn ni en Turquie ni en Chine ni en Russie, comment pouvons-nous sans rougir nous flatter d’avoir protégé des populations (plutôt armées) en Libye ? Ce n’est pas un peu le monde à l’envers ?

Tout est perdu alors? Prenons-nous une mauvaise direction ?

Non. Grâce à la Norvège. Voilà un pays frappé par un drame totalement imprévisible : une tuerie sans nom, 92 personnes dont 85 jeunes massacrés par un fou furieux raciste (« lassé du multiculturalisme », selon ses mots).

Qu’a déclaré le premier ministre norvégien, en plein dans l’émotion (visé et frappée lui-même par la mort de proches)? Vengeance ? Guerre contre le terrorisme ? Pas de quartier ? Dans une certaine mesure les hommes et femmes de ce beau et froid pays sauvent l’humanité (je veux dire celle où l’humanité est une qualité et « humain » est un adjectif et non le nom d’une espèce vivante). Il a dit qu’à la violence ils répondraient avec plus de paix, qu’à l’intolérance ils répondraient avec plus d’ouverture, à la terreur par plus de démocratie. L’assassin Breivik avait déjà perdu.  Ses armes sont inutiles face à l’humanité entendue ainsi. La plus grande fermeté est celle de la volonté de rester humain jusqu’au bout. Vulnérables, bien sûr, mais forts de la conviction que tout n’est pas permis et que la victoire n’est pas à n’importe quel prix. Humbles et dignes face à la souffrance. Sereins et justes face à l’injustice. Seule une telle humanité mérite d’être sauvée.

Nous en sommes si loin et si proches.

4 comments

  1. Pirmin dit :

    Beaucoup de choses dans ton texte, intéressant. C’est surtout par rapport à ta référence à la morale kantienne que je souhaite brièvement réagir et aussi par rapport à ta conclusion sur quelle humanité il vaut la peine de sauver.

    Bien entendu les impératifs catégoriques kantiens, tout ça c’est une très belle construction (que je connais mal), très abstraite, qui procède sans doute d’une vue très élevée de l’homme. Pour autant, je ne suis pas persuadé qu’il s’agisse là d’une bonne « échelle » pour évaluer le degré de mérite et de le niveau de moralité de ce qui s’est passé durant ce qu’il est convenu d’appeler le printemps arabe, et plus récemment en Libye, y compris l’intervention de l’OTAN.

    Mon sentiment c’est que se référer à l’histoire de notre propre évolution sociale et politique, je veux parler de celle de l’Occident et plus particulièrement de celle de la France (que je connais le moins mal) est beaucoup plus utile et significatif que Kant. Or que dit l’histoire de France sur ce sujet ? Elle nous apprend qu’il a fallut plus de 2 siècles depuis l’étincelle initiale, en 1789, et grosso-modo 15 changements de régimes (à vérifier mais l’ordre de grandeur est bon) pour en arriver à la 5ème république et à Sarko versus Holland ! Se remémorer ce qu’il en a couté chez nous pour établir un semblant de système démocratique, certes très perfectible, me semble plus utile que les concepts kantiens. Cette histoire nous montre que l’évolution vers plus de civilisation, de justice et de démocratie est une aspiration universelle et très réelle. Pour autant elle a été, chez nous aussi, entacher de moult horreurs et régressions. Donc qui sommes nous pour juger les combattants Libyens du CNT qui se sont débarrassé un peu brutalement d’un méga-salopard pervers qui les tenais sous son joug abject depuis 42 ans ? Avons-nous fais mieux avec Louis XVI ? Avec la Terreur ? Non, je ne crois pas. Un pays comme la Tunisie a fait un chemin phénoménal en seulement 9 mois. Pas 200 ans, putain, mais 9 mois ! Bien sûr il y a les islamistes qui rodent mais pour autant la direction prise est la bonne. Pour la Libye, bien sûr on peut se désoler de la fin un peu « gore » du colonel grand guignol qu’il aurait été préférable d’envoyer devant le TPI. Mais encore une fois qui sommes-nous pour donner des leçons à des gens qui ont subis 42 ans de dictature ubuesque ? On peut bien sûr rêver que les combattants du CNT soient tous des émules de Ghandi, de Bouddha et de Jésus, mais c’est un peu des rêveries franchement. Personnellement je préfère saluer leur immense courage d’avoir su improviser une petite armée pour affronter les milices de K. Ils ont vaincu la peur. C’est énorme et mérite un immense respect. Kant, dans sa propre vie a-t-il fait preuve de ce niveau de moral là ? Ce courage me semble infiniment plus significatif que la fin violente de K. Et, au passage je salue aussi les pilotes de l’OTAN, français, anglais et américains qui, bien que moins directement exposés que les combattants au sol, n’ont pas moins eu à faire preuve de courage et de sang froid. Combien de philosophes en sont capables ? Et non, je ne fais pas non plus la fine bouche car ils ont vraisemblablement outrepassé le mandat initial de l’ONU. Je préfère me réjouir que pour une fois, un concours de circonstances ait fait que la force militaire était du côté de la justice. Même si, à l’évidence, en Syrie ces circonstances ne sont à l’évidence pas réunies vu l’obstruction des chinois et de la Russies (deux grandes démocraties comme chacun sait…).

    Pour faire simple, considérant la Libye, il y avait 3 situations possible:
    1) ne rien faire (comme au Ruanda ou à Srebrenica),
    2) Fournir une aide militaire vigoureuse pour dégommer K, sans trop chipoter sur les conditions de la résolution 1973,
    3) intervenir strictement dans le cadre de l’ONU et liquider K politiquement et diplomatiquement et le traduire devant le TPI.

    Evidement la situation 3) est l’idéal. Mais c’est 2) qui a eu lieu. Eh bien je trouve que 2) est quand même nettement mieux que 1) et donc je m’en réjouis.

    Pour ce qui est de prendre partie que seul un certain type d’humanité mérite d’être sauvé, je te trouve bien imprudent. Qu’aurait tu dis si tu avais été le témoin des exactions commises en 1794 sous la Terreur ? Pourtant, tu vis aujourd’hui dans un pays qui est bien l’héritier de cette période là aussi. Ca me fait aussi pensé aux paroles de la Marseillaise que d’aucun souhaiterais adoucir ou civiliser. Je ne suis pas sûr que ça soit forcément une bonne idée, car justement, ces paroles sanguinaires ont peut aussi les entendre comme le rappel du prix du sang qui a été payé dans des périodes pas si lointaines et dont nous sommes les héritiers, souvent gâtés et amnésiques.

  2. Je suis d’accord avec presque tout ce que dit Pirmin. Surtout si l’on organise les possibilités en ces trois points, il est évident que la solution 2 est meilleure que la 1 et que la 3 était meilleure que les autres. Seulement Il n’y a pas là la solution 4 qui consistait à s’en tenir exclusivement à la résolution des l’ONU, en évitant le massacre et en s’arrêtant là, quitte à entretenir une partition provisoire du pays, déjà lourdement divisé.
    Mais mon argument n’était pas strictement kantien, et s’il l’avait été, cela ne signifie pas d’évaluer la réalité à l’aune d’un idéal hors du monde et de faire la fine bouche sur tout ce qui s’en écarte. Il s’agit au contraire de construire des arguments universalisables, d’une morale tenant compte que l’humain est imparfait. C’est justement pour ça (parce que l’humain est imparfait et nous sommes humains) qu’il faut la justice, quelle que soit son prix, et qu’il faut agir en démocrate, quelles soit-elles les difficultés et non se conduire en barbare quand nous combattons des barbares, se faire l’assassin des assassins… pourquoi pas torturer les tortionnaires tant qu’on y est.
    C’est pourquoi je crois que la « solution 2 » n’est pas exempte de danger et surtout qu’il n’est pas banal d’achever comme ça un processus. Les symboles sont importants. Et quand on utilise la force et la supériorité militaire et technologique, on peut dire en effet que cette fois-ci, la force était du bon côté. Mais comment s’assurer qu’elle le sera la prochaine fois ? Et encore la fois d’après ? Lorsque le recours à la force militaire est un moyen de renverser des régimes qui déplaisent, comment savoir lequel déplaira le suivant ? Et à qui ? Il eut un temps où les américains renversaient des régimes (pas avec des drones mais avec des dollars et avec des mercenaires) parce qu’ils leurs semblaient trop à gauche, trop socialistes. Ils déplaisaient, comme celui de Salvador Allende au Chili. Maintenant ils reversent de vielles dictatures pourries. On a le droit de conclure que c’est une bonne chose, que c’est une évolution positive. Mais jusqu’à quand ? Et à quand le prochain revirement ?
    Quand un despote prend une décision juste, il ne cesse pas d’être un despote pour autant, il peut être même un despote illustré. Si on est démocrate, ce n’est pas autant à cause du contenu des mesures que prendra un gouvernement, mais à cause de la forme de la structure politique qui responsabilise ou déresponsabilise les citoyens, parce qu’horizontale, partagée, délibérative, ou bien paternaliste, verticale, autocrate (donc arbitraire et potentiellement dangereuse).
    Même pour la bonne cause, c’est une mauvaise chose de violer le droit (ça c’est kantien, je l’accorde). Pourquoi ? C’est assez simple : rien ne nous garantit que la prochaine fois ce sera encore « dans le bon sens ».
    Ce blog est une tentative de penser philosophiquement des questions d’actualité. Dans ma démonstration je prends ensemble (ça c’est discutable, je l’accorde), l’exécution commandée de Ben Laden (là, ce n’était pas une foule exaspérée par 41 années de dictature, mais des commandos d’élite directement obéissant au président américain : on ne le voulait pas vivant. Pourquoi ?) et les bombardements de Tripoli, et j’ajouterais encore, l’inaction totale d’Obama (dans le meilleurs des cas) face à la colonisation israélienne des « territoires » (dans le pire des cas, il faut tenir compte des efforts qu’il a fait pour dissuader Abbas de demander la reconnaissance de l’État palestinien à l’ONU, qui risque de changer le statu quo, quel horreur !). Ce sont des symptômes d’un même syndrome.
    On ne peut pas penser et on ne peut pas convaincre le reste de la planète qu’il n’y a pas deux poids, deux mesures. Agir sans trop regarder le mandat, sans mesurer la disproportion des armes dans un cas et n’agir en rien du tout, même ni rien dire du tout, quand l’allié (l’Arabie Saoudite) va massacrer des manifestants au Bahreïn, quand l’associé (les Émirats) continuent la besogne, cela annule le mérite moral de l’aide apportée aux insurgée de Libye.
    Cela n’annule pas, bien sûr, le bénéfice pour les libyens, d’un point de vue utilitariste. Mais c’est le problème du raisonnement utilitariste : nous ne pouvons pas savoir, il faudrait pour cela se projeter dans l’avenir, car c’est le résultat final qui compte. Une révolution triomphant après de si longs mois, avec pourtant l’appui très important des armées occidentales ultramodernes, n’est pas un peu lestée dans sa légitimité ? Comment ça se fait que cela a autant duré ? (petit détail : le CNT voulait la continuation de l’action de l’OTAN). Le dictateur était donc si majoritairement rejeté que ça dans le pays ? Qu’importe, nous savons qu’il était pourri. Il était donc rejeté par nous. Mais, de deux chose l’une : c’est la révolution des libyens ou la nôtre ? Nous ne pouvons pas le savoir maintenant car à présent tout le monde se dit anti-Kadhafi. Donc pro-Otan… Et, comment fonctionne dans ce cas la fierté nationale ? Quelles voies prendra ce peuple divisé, dont une partie de chefs tribaux s’est imposée sur une autre dans une guerre civile avec le soutien spectaculaire de puissances étrangères (cette description n’est pas juste ?) ? Comment feront-ils pour se réunifier, pour retrouver le désir de reconstruire ensemble un pays et par quel miracle, car là il faut vraiment croire aux miracles, cela ne passera pas par une réislamisation ? Quand faudra-t-il commencer à se lamenter de cette dernière ? Et quand faudra-t-il commencer à changer le raisonnement de l’utilité finale de l’opération ?
    L’accueil triomphal des mandataires français et anglais (mais depuis quand la France et l’Angleterre sont des puissances libératrices dans le monde arabe?) par les gens du CNT avait quelque chose de pathétique ; de même que les spéculations des milieux de la finance française sur le grand pourcentage que « nous » aurions dans la répartition finale avait quelque chose d’indécent.
    Voilà. Cela ne doit pas gâcher la joie des gens qui ont perdu de siens sous les balles du dictateur assassin, bien sûr. Et de ceux qui ont souffert pendant des années. Mais pour nous, il y a un devoir de réflexion citoyenne – ce sont quand même nos armées (et « le courage de pilotes », Pirmin, ne change rien à l’affaire, car il faut savoir à quoi on l’emploie : le courage étant toujours une vertu subordonnée). Il faut savoir ce que nous faisons et cela n’est pas sans rapport à ce que nous ne faisons pas (pour ne pas me répéter : la Syrie, le Bahreïn, le Yémen, les territoires occupés, pour ne pas parler de la Tchétchénie ou du Tibet). Cela ne peut pas être considéré comme des affaires appart. Que le même gouvernement dont une ministre proposait en décembre 2010, si ma mémoire est bonne, de soutenir la police tunisienne contre « des émeutiers », passe pour un libérateur contre un ex-associé qu’on recevait en grand pompe en décembre 2007 (si ma mémoire est bonne), avec sa tante à l’Élysée, sans doute (puisque les plus juteux accords commerciaux annoncés n’ont pas été suivis de contrats) c’étaient ses conditions pour la libération des infirmières bulgares à l’issue d’une tragique et sombre affaire à l’Hôpital de Benghazi, opération permettant à une future ex-première dame de jouer les super agents d’un président flambant neuf et tout-puissant.
    Tout ceci devrait être oublié sous le bruit des tirs de joie ? Sincèrement, je ne le pense pas. Ben Laden était trop lié aux USA, pour être jugé. Kadhafi trop lié à la France ? C’est trop tôt pour le savoir, et trop tard pour que cela ait de l’importance. Seulement il n’est pas trop tard pour prendre des positions fortes par rapport aux engagements armés des pays démocratiques. On ne peut plus se permettre de favoriser des écrasements (même si c’est le « bon côté » qui écrase le mauvais) qui se finissent en lynchage si l’on désire ne serait-ce qu’un peu un monde plus humain. De même, les exécutions commandées et les « assassinats ciblés » sont de formes de terrorisme. Il faut le dire d’une fois pour toutes.

  3. Pirmin dit :

    Evidemment je ne vais pas pouvoir répondre à toutes tes remarques, la forme de notre échange ne s’y prête pas vu qu’on fait chacun des grandes digressions :-)

    Donc je choisi quelques points précis.

    A propos des interventions que les occidentaux ne font pas, en particulier au Tibet, au Yémen, en Syrie, à Bahreïn. Si l’on estime qu’il serait juste d’intervenir militairement dans ces pays pour rétablir le droit des peuples et la justice, il faut alors se réjouir lorsque les circonstances permettent qu’une telle intervention ait effectivement lieu, ne serait-ce que dans un seul cas. La Libye est l’exemple dont nous discutons ici mais on pourrait aussi citer la Côte d’Ivoire avec l’éviction de Gbagbo. C’est un point de simple logique cartésienne et non de morale. L’implication inverse en revanche est fausse puisqu’on ne peut conclure qu’il est immoral de ne pas intervenir en Syrie alors qu’on est intervenu en Lybie. Si l’OTAN n’intervient pas en Syrie d’ailleurs c’est faute d’une puissance financière et militaire suffisante et aussi faute de soutient diplomatique et non faute de convictions éthiques qui évidement nous enjoindraient d’agir.

    Dans le même ordre d’idée, sur un plan presque strictement logique, on ne peut à la fois s’offusquer lorsque un personnage politiques de second rang, MAM, profère des inepties honteuses et contraire à toutes les valeurs démocratiques quelques heures avant la chute d’un Ben Ali et, en même temps, s’offusquer lorsqu’on vient en aide efficacement à ceux qui la réclame explicitement. Dis un peu autrement, l’anti-sarkozysme pavlovien ne fait selon pas selon moi une politique, et ne fournit pas de grille de lecture qu’à des esprits assez peut exigeant de vérité et de subtilité. Je crois qu’une même personne, un même pays, peuvent agir tantôt de manière juste, tantôt de manière injuste. Le rôle du philosophe ou même du simple citoyen lucide ne se réduit pas alors à prendre parti pour un camp, ce à quoi la politique trop souvent hélas se résume. Comme si un même camp avait toujours raison et agissait systématiquement de manière juste ! Comme la vie serait simple ! Non, je crois qu’un chef d’état, comme tout individu peut agir parfois de manière juste ou injuste, avec plus ou moins d’intéressement ou de désintéressement. Il faut soutenir des causes justes d’où qu’elles émanent, même de Sarko & Co. Pour ce qui est des interventions militaires américaines, c’est encore plus flagrant, on ne peut dire qu’elles sont toutes, systématiquement, injustifiées. L’une d’entre elle à même permis à la France de continuer à exister en tant que nation libre.

    Aussi, il me semble déceler une autre contradiction logique, un peu implicite, dans un e partie de ton argumentaire. D’une part tu poses la question : « C’est la révolution des Libyens ou c’est la notre ? ». Et d’autre part tu parles aussi de valeurs universelles. Eh bien, s’il y a des valeurs universelles, ce que je personnellement crois, il faut dire lesquelles et les défendre sans atermoiement lorsqu’elles sont en danger. Ce qui implique de faire preuve de solidarité avec ceux qui défendent ces mêmes valeurs, souvent d’ailleurs plus courageusement que nous. Dans cette perspective, et en cohérence avec ce que j’ai écrit précédemment, cette révolution est donc aussi, au moins un peu, la nôtre car c’est celle des partisans de la démocratie tout simplement. On ne peut à la fois faire valoir des valeurs universelles et faire des raisonnements strictement nationaux. Il s’agit d’être juste et non pas pro ou anti Libyen ou pro ou anti occidental.

    A ce propos, je trouve qu’on observe ces temps-ci une sorte de surenchère dans l’anticolonialisme qui oscille souvent entre une molle indifférence et un cynisme froid. C’est un peu à qui sera le champion de la non-intervention. Hubert Védrine (que j’estime et je respecte par ailleurs) va souvent dans ce sens, je l’entendais encore l’autre jour à la télé. Quelques femmes tunisiennes militent pour une laïcité stricte ? Qu’elles se débrouillent ! Un groupe d’activistes milite pour les droits de l’homme en Iran ? Ah mais c’est leur problème, cher monsieur ! Nous on ne se mêle de rien, répondent en chœur les chantres de l’anticolonialisme. Eh bien moi, cette attitude m’afflige et je n’y vois guère de hauteur de vue mais plutôt une forme décadence et de faiblesse intellectuelle et morale, propre à l’occident contemporain. Elle empêche des solidarités élémentaires et va à l’encontre des idées universalistes dont des pays comme la France se réclament. Pour tant ces valeurs universelles sont plus nécessaires que jamais dans un monde complètement interdépendant. Remarque au passage que les islamistes, eux, ne s’encombrent pas de tant de précautions, ils se soutiennent très efficacement à travers les continents.

  4. Agnès Grün dit :

    Merci à Daniel de nous faire part de ces commentaires toujours profonds et, le moins qu’on puisse dire, engagés. On peut penser ce qu’on voudra mais on ne peut pas trouver ici de pensée « mainstream ». Ca fait un gros contrepoint face aux opinions toutes faites que l’on peut lire dans la presse écrite, ne parlons pas de la télé.
    Mais je dois dire que c’est encore mieux quand un contradicteur intelligent et respectueux comme Pirmin intervient, de façon argumentée et claire. Je pense qu’il a raison quand il dit qu’une action juste, même venant d’un Etat qui peut être injuste par ailleurs, est bonne à prendre. Je n’aurais trouvé à le dire de façon si claire.
    En tout cas, le dialogue contradictoire est aussi riche que l’article. C’est un plaisir trop rare. Si j’avais un souhait est que ces colonnes soient plus régulières.
    Agnès

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