« Les ailes du désir » de Wim Wenders au ciné-philo

Des anges observent Berlin vu du ciel et s’approchent des humains. Sans pouvoir d’action, sans pouvoir toujours leur porter secours, ils sont parfois perçus par certains  qui s’en trouvent apaisés, élevés et portent alors un nouveau regard sur le monde et sur leur propre vie. Un de ces anges, Damiel, tombe amoureux d’une trapéziste et accepte de perdre l’immortalité pour pouvoir l’aimer.

 

Reprenant la distinction opérée par Edgar Morin entre le prosaïque et le poétique, deux dimensions de l’existence humaine, distinction qu’on peut faire remonter à Hölderlin disant « l’homme est plein de mérites, mais c’est poétiquement qu’il habite le monde » , on peut voir le film comme une variation sur cette question.

Le film est tissé de dualités ou d’oppositions apparentes telles prosaïque/poétique, noir et blanc/couleur, éternel/temporel, visible/invisible, spirituel/matériel,  littérature poétique de la voix off/  phénoménologique du cinéma. Il suggère sans cliver des points de jonction entre ce qui semble s’opposer, fait constamment émerger l’idée d’une unité ou celle d’un passage entre ces mondes accessible à l’humain. Ainsi le poétique fait le lien entre le matériel et le spirituel, le visible et l’invisible . La figure de l‘enfant générique et la voix off voit une âme en tout et voit que toutes n’en sont qu’une quand  le mur de Berlin s’impose comme ce qui divise des êtres définis par ailleurs par l’ange Cassiel comme des « états isolés »,. Mais l’unité est possible. Historiquement elle la réunification est  comme prophétiquement annoncée car c’est dans l’entre-deux des deux murs berlinois que l’ange s’incarne et laisse les traces de ses pas sur un no man’s land qui était rigoureusement interdit à toute présence humaine exceptée celle des Vopo. Elle sera envahie deux ans plus tard quand le mur trace disparaîtra dans l’exaltation populaire  renouant avec l’unité du peuple berlinois. L’exaltation collective et la liesse populaire sont également rêvées par la trapéziste dans la scène de la rencontre amoureuse .

 

Certains enfants voient les anges, certains adultes les perçoivent. L’enfant générique décrit par la voix off perçoit une plus grande totalité du monde : le ruisseau est une rivière puis un fleuve, la flaque est la mer. Il élargit les limites du monde comme il est celui qui face au spectacle du grotesque et du sublime du cirque peut sortir de la figure du cercle que le cirque offre à voir. Il a quelque chose que nous avons perdu. Il est défini dans le texte de Handke avec les caractéristiques du poète : il n’est ni dans l’affairement, ni dans l’habitude ni dans la croyance, ainsi le poétique lui est accessible et ce regard offre à sa vue une plus grande totalité du monde incluant l’invisible et le spirituel.  L’ange, dans la bibliothèque, entend une musique qui figure la somme des connaissances humains ; la figure du conteur est aussi celui qui transmet et écrit l’histoire du monde dans sa totalité. Ils sont ceux qui voient de plus haut, plus loin, qui embrassent le monde dans sa totalité. Ce sont eux qui élargissent le regard : ainsi l’homme désespéré du métro retrouve espoir et relève la tête en présence de l’ange. Ainsi le conteur voit dans le champ de boue la Postdamer Platz disparue. Ainsi Wenders fait apparaître des images de Berlin à diverses époques comme si le film était un palimpseste des diverses expériences du monde, notamment historiques, toutes contenues sur un même support, apparaissant et disparaissant, propos peut être sur l’objet du cinéma. Qui serait une plus grande conscience de la totalité du monde.

Il ya aussi un jeu sur les points de passage et de jonction entre ces diverses réalités, regards, états. Le passage entre l’état d’ange et l‘état humain de Damiel a lieu dans l’entre-deux qui sépare et unit les deux moitié de la ville, moitiés que la caméra survole en nous faisant voir les deux côtés quand pour les berlinois cela était matériellement impossible. Comme le regard de l’enfant, le cinéma élargit les limites du monde. Peter Falk jouant son propre rôle tout en étant encore pour certains l’inspecteur Columbo et pour d’autres un vagabond, est n personnage central et pivot. Il est le passeur, celui par qui Damiel désormais incarné entrevoit la possibilité d’être humain et de connaître les sens, celui par qui Damiel apprend les règles ( le temps, la nécessité de l’argent, l’existence d’ex-anges devenus humains). Il est pivot en ce que étant acteur il ets de plein droit dans le monde prosaïque de l’action tout en étant au service de l’art et de la magie du cinéma. Il est multiple, ange et humain, acteur international, l’acteur du film et l’acteur du film dans le film, et enfin cette fiction de Columbo, lui même une sorte de palimpseste  humain qu’on peut lire tout ou partie. Il est  celui qui montre qu’il est possible d’être humain et, plongé dans le jeu où tout est possible et se réinvente, il est aussi l’enfant. Il est l’humain qui fait éclater les limites du possible dans le monde prosaïque et aussi le personnage qui incarne peut être une réponse à l’interrogation sur le sens de la vie que ce film pose et à laquelle il semble répondre que ce sens de la vie est la vie des sens. Dans la scène où il parle avec l’ange on peut voir un clin d’œil à Heidegger puisque il dit à l’ange : « je sais que tu as là, mais tu n’es pas là, moi je le suis. » La scène s’inscrit dans le Sein und Zeit de Heidegger : être c’est être là parce qu’on est dans le temps, c’est le lieu de l’expérimentation  de l’être dans un espace temps. Le temps est réservé à l’humain. Quand Damiel s’incarne, il  a une montre et découvre la temporalité ; il découvre ensuite les sensations : du plaisir de la sensation découle la quête de la connaissance, qui est selon Kant une sensation à laquelle s’ajoute une idée. L’idée ne se lie à la sensation que par le temps, la durée nécessaire pour que se forme l’idée.

Dans ce film, le prosaïque rejoint le poétique et il reste à la  fin la figure du cercle où la rencontre peut avoir lieu. Marion et Damiel se reconnaissent de toute éternité, comme on en fait l’expérience lorsqu’on aime. Il s’agit de l’avènement de l’éternité dans l’expérience du temps, d’une percée d’intemporalité.
Le film se clôt ainsi sur la jonction du prosaïque et du poétique dans  l’image d’un amour humain, qui est le seul possible et qui advient dans cette percée d’intemporalité  tandis que l’amour divin reste seulement spirituel. Et de cette union entre deux mondes apparemment clivés qui divisent l’être entre le prosaïque et le poétique, survit l’idée d’une unité qui va jusqu’à celle des hommes collectivement unis sur une place où serait célébrée l’amour tel que  le dit Marion dans l’exaltation, mot qui ne cesse d’être répété dans le texte de Handke  comme la présence manifeste du spirituel et de l’élévation possible au cœur de l’humain dans ce film qui reste un hymne à l’humain.

Elodie Gillibert

Laisser un commentaire