LOIS MEMORIELLES, ou comment établir une vérité d’Etat et plomber aussi bien le débat intellectuel que la liberté de penser

Entre 1915 et 1916 dans les plaines de l’Anatolie et le haut-plateau arménien, des centaines des milliers de personnes ont été massacrées. Dans un exode forcé, sous la contrainte, et sous un soleil écrasant, une somme de souffrance sans nom a été infligée à toute une population, les arméniens de Turquie. Sur fond de nationalisme et d’épuration ethnique, ce fut le premier mouvement de la symphonie des horreurs du XXe siècle. Ce temps de honte pour toute l’humanité s’ouvrait ainsi dans la fureur de la grande guerre, qui permit aussi de le passer sous silence pour une bonne partie du monde.

Que cela s’appelle ou non un génocide, c’est une affaire de sémantique. Qu’est-ce qui s’est passé réellement dans ces faubourgs de l’histoire ? Justement, c’est une affaire d’historiens. Combien y eut-il de victimes ? Entre 600 000 (version minimaliste turque) et 1 200 000 (version maximaliste arménienne). Cela change-t-il quelque chose ?

Et… y a-t-il un devoir de mémoire ? Sans doute, mais surtout un devoir d’histoire, de recherche, de débat et de pensée. De mémoire aussi, de paroles et de gestes, d’autant plus que nous ne possédons pas (ou il n’y a pas eu la diffusion nécessaire) des grands livres et des grands films comme c’est le cas pour la Shoah. C’est donc aussi notre affaire, celle des philosophes, des écrivains, des artistes, des cinéastes.

Est-ce l’affaire des parlementaires ? Justement, non.

La vérité est une nécessité, mais elle ne peut s’imposer, elle ne peut dépendre du vote. Le vote est la procédure démocratique pour dire ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Pour régler la conduite d’une société, évidemment à partir du vote de la loi, donc pour l’avenir. Mais ce n’est pas pour dire ce qui a été, ce qui a eu lieu ou non. On ne peut pas légiférer pour le passé.

Plus historiens que les historiens, les députés et les sénateurs qui se mettent à voter des lois mémorielles s’octroient la faculté de voyager dans le temps, de résoudre des énigmes que les historiens, par le manque de sources, en grande partie par l’opacité des responsables turques (archives ottomanes inaccessibles), par les contradictions et la fragmentation de la documentation, n’ont pas pu résoudre eux-mêmes…

On dira que la loi n’établit pas une vérité historique[1] mais pénalise le négationnisme, blessant pour la mémoire des victimes. Certes. Mais comment pénaliser la négation de quelque chose sinon en établissant la vérité (officielle) et la caractérisation de la chose ? Ce serait totalement irresponsable de pénaliser des opinions sur quelque chose dont on sait peu. Or c’est là que bât blesse, le travail des historiens reste en grande partie à faire. Ce n’est pas que l’on ne sache rien, mais comment poursuivre un travail intellectuel, de recherche et de confrontation de documents, de vérification de théories et d’interprétations quand cela devient un enjeu politique et un espace de pressions diplomatiques ?

C’est une insulte aux historiens et intellectuels turques qui se battent pour la reconnaissance de ce génocide[2] que de l’établir par la loi, qui plus est, votée dans un pays étranger. Cela veut dire qu’ils seraient eux-mêmes faibles et à court d’arguments, que la seule raison et le débat intellectuel ne suffirait pas.

Imaginez-vous un vote du parlement brésilien instaurant un délit de justification des massacres de Vendée ? Ou une loi aux Philippines établissant un crime de négation des tortures françaises en Algérie ? Pourquoi pas un vote sénégalais établissant le caractère injustifiable de la bombe atomique sur Nagasaki ? Et à quand un accord des syndicats australiens sur le caractère génocidaire de la Saint -Barthélemy et un décret japonais condamnant la croisade contre les albigeois ?

Les autres lois mémorielles françaises, la loi Gayssot et la loi Taubira sont-elles du même type ? D’abord une réflexion approfondie sur ces lois est aussi une nécessité et il faudra bien y revenir un jour. Mais il y a au moins deux grandes différences. D’abord, à la traite négrière la France a participé ; à la Shoah aussi, avec la police de Vichy, les milices, les rafles et la déportation. On lave donc notre propre linge, terriblement sale… Deuxièmement, pour la Shoah, il y a eu un procès, le plus célèbre de tous, à Nuremberg, d’où il est sorti le socle que nous fait concevoir les crimes contre l’humanité. Émettre des « opinions » au sujet de cela est donc une tentative de désavouer la justice.

Y a-t-il eu un procès pour les crimes du génocide arménien ? Non. Il faut le regretter, sans doute, mais c’est ainsi.

Le législateur qui refait l’histoire et qui nomme ce qui n’a pas encore de nom, et qui pénalise sa négation, ne se substitue pas seulement à la communauté des historiens, mais aussi à la justice. Il fait le procès, délibère et dicte la sentence. A-t-il é été élu pour cela ? A-t-il les capacités ? Le pouvoir de l’État (on sait que cela vient de l’exécutif) s’arroge la faculté de dire la vérité historique et de prononcer la justice. Cela ne s’appelle pas la « doctrine officielle » ? Une « vérité d’État » ?

Nous sommes si fiers de notre démocratie et si prompts à donner des leçons à droite et à gauche d’une planète qui n’a ni droite ni gauche. Mais si même la vérité historique dépend des majorités parlementaires, à quoi bon faire de la recherche, s’informer ? Pourquoi pas un vote sur la finitude ou infinitude de l’univers ?  Et pourquoi pas un autre sur la primauté du génétique dans l’homosexualité ? Mais, croyez-vous un seul instant qu’un malade du cancer soumettrait au vote à l’Assemblée le choix entre chimiothérapie, chirurgie, rayons ou juste des antalgiques ? Et un vote pour les doses de tout cela ?

Disons-le clairement : on ne peut pas, on ne doit pas légiférer pour les autres en des matières qui les concernent prioritairement. Si on se permet de le faire, il faut le dire aussi clairement : c’est un abus de pouvoir, une manipulation des consciences, une agression à la liberté de penser et une atteinte à la recherche scientifique. Ridicule et contreproductif vis-à-vis des avancées des débats d’historiens en Turquie et ailleurs[3] : les intellectuels et chercheurs sur place, sous-estimés par le paternalisme français, n’auront désormais plus seulement les adversaires idéologiques habituels, mais aussi le nationalisme piqué au vif, et toute l’irrationalité qui va avec, d’une grande majorité de leur propre peuple.

Brillant résultat!

Quels sont donc les véritables raisons ? Calculez (« À qui profite le crime ? »).

Il y a des turcs et des arméniens en France. On ne peut pas savoir exactement combien – statistiques éthiques interdites –, mais en dehors du fait qu’on se doute qu’il y a bien plus d’arméniens que de turcs, on sait très bien que les premiers sont français (arrivés justement à l’époque du génocide !) donc des électeurs, et que les deuxièmes sont des résidents étrangers (donc pas des électeurs). Facile, non ?

Il y a pourtant une chose pire que ce minable calcul politicien. C’est que les turcs sont, en général, musulmans et les arméniens chrétiens. Cela s’appelle de la discrimination par des raisons ethnoculturelles, une manipulation tendancieuse qui obéit aux obscurs desseins d’une théorie antihumaniste du choc de civilisations, théorie qui opère bien plus comme une prophétie auto-réalisée que comme un modèle pour l’interprétation des faits. Humiliez ceux qui ne vous plaisent pas, ils se conduiront d’une façon qui vous plaira encore moins ! Et vous aurez donc encore plus raison… Quelle trouvaille ! Des États – je vous laisse deviner lesquels – ont déjà tellement rodé cette technique.

Mais nous, mais vous, mais la communauté intellectuelle, les chercheurs, les philosophes, les écrivains, les citoyens conscients, sommes-nous obligés de communier avec cette manipulation grotesque ?

Considérer des telles lois comme nulles et non avenues c’est de la désobéissance  civile, de la résistance à un système qui pense pour vous, qui vous protège de l’erreur historique, débiles que vous êtes.  Big Brother est là pour que vous ne tombiez pas dans les aberrations auxquelles la liberté de conscience et l’esprit critique vous exposent.

Une interdiction établissant un délit d’opinion interdit en même temps les débats, et affaiblit ainsi la vérité historique qu’elle voudrait renforcer. Pascal disait :« la justice sans la force est impuissante et la force sans la justice est aveugle », certes. Mais la vérité par la force est inutile. La force de la vérité est justement de s’imposer sans la force.



[1] C’était déjà fait. La loi du 29 janvier 2001, toujours issue d’un vote et non d’un procès, établissait, dans un article unique que « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. »

[2] Parmi d’autres, on peut citer Orhan Pamouk, Taner Akçam et la pétition  özür diliyorum (« Nous leur demandons pardon ») de 2008 par quatre intellectuels turques.

[3] En avril 2005, le Premier ministre turc Erdoğan a proposé au président arménien Robert Kotcharian de mettre en place une commission d’historiens. Même si cette initiative a été fortement attaquée, elle existe.

5 comments

  1. Armene dit :

    Bonjour,

    Vous dites:
    « Deuxièmement, pour la Shoah, il y a eu un procès, le plus célèbre de tous, à Nuremberg, d’où il est sorti le socle que nous fait concevoir les crimes contre l’humanité. Émettre des « opinions » au sujet de cela est donc une tentative de désavouer la justice.
    Y a-t-il eu un procès pour les crimes du génocide arménien ? Non. Il faut le regretter, sans doute, mais c’est ainsi. »

    Et non, ce n’est pas ainsi.
    Le procès des Unionistes à eut lieu à Constantinople en 1919.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_arm%C3%A9nien#Proc.C3.A8s_des_Unionistes.2C_Constantinople.2C_1919

    Les trois principaux instigateurs du génocide Arménien, Talaat, Enver et Cemal Pacha, respective­ment ministre de l’intérieu­r, de la guerre et de la marine y ont été condamnés à mort (par contumace car ils avaient fuit la Turquie.
    Soghomon Tehlirian qui a assassiné Talaat Pacha à Berlin à été acquitté par le tribunal Allemand qui le jugeait.
    A noter que Talaat a aujourd’hu­i un mausolée à Istambul, ces cendres ayant été rendues par Hitler en 1943.

  2. Vous avez raison, il y a eu ce procès. J’aurait dû dire peut-être qu’il n’y a pas eu un procès par une instance internationale. Car le procès de 1919 était une « court martiale » dans le contexte de l’armée turque, pour juger les exactions de la « Techkilat-i Mahsoussé », organisation chargée des sales besognes, principalement accusée, étrangement, de détourner des prisonniers relâchés par le ministère, selon l’arrêté même de la court, afin de  » piller et détruire les convois de déportés arméniens ». On est bien loin d’une accusation de génocide du régime même des jeunes turques. Une sorte de bouc-émissaire, en somme.
    Lorsque je mentionne le procès de Nuremberg, c’est pour signaler une court internationale -certes constituée par les pays victorieux- qui jugeait tous les dirigeants du régime nazi attrapés vivants. La justice internationale a bien avancé depuis. C’est dans ces nouveaux contextes qu’un procès historique reste à faire. Que Soghomon Tehlirian ait été acquitté par le tribunal est remarquable, en effet. Tuer une ordure criminelle comme Talaat Pacha peut être considéré comme un bienfait, mais cela n’établie pas non plus une jurisprudence.
    Même si le faits que vous signalez affaiblissaient un de mes arguments (celui de l’absence de procès internationale), qui n’est pas central, que pensez-vous du fond de mon article?
    Daniel

  3. Pirmin dit :

    Qu’ajouter après ça ? Je suis bien sûr d’accord avec toi. Ce qui m’exaspère surtout c’est le mélange d’hypocrisie et d’envie de dispenser des leçons dont font preuve nos braves parlementaires-justiciers. Je note quand même qu’un certains nombres d’hommes politiques sont resté critiques vis-à-vis de cette malheureuse initiative, Alain Juppé par exemple.

    Cela dit, à titre personnel, je trouve les réactions outrancières des responsables politiques turques encore plus ridicules et condamnables que les basses manœuvres électoralistes de nos députés pris d’une soudaine envie de croisade.

  4. Très exact, Pirmin, la réaction turque est une gesticulation caricaturale. Ils auraient été mieux inspirés d’ignorer la gesticulation française. Ce qui tend à prouver mon théorème de la manipulation:  » Humiliez ceux qui ne vous plaisent pas, ils se conduiront d’une façon qui vous plaira encore moins ! Et vous aurez donc encore plus raison… ».

  5. daniel dit :

    Certains ce réveillent, il y a eu un recours déposé auprès du Conseil constitutionnel par 72 sénateurs et 65 députés français, hier, 31 janvier 2012. Il est possible que le conseil constitutionnel déclare cette loi anti-constitutionnelle… Petit problème, les autres lois mémorielles restent-elles constitutionnelles?

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