LE SEPTIEME SCEAU de Bergman au ciné-philo. Ou de la métaphysique par l’image.

Il y a des films que son bien plus que des films, mais il est très difficile de saisir cet autre statut qui les anime. C’est ainsi que l’on parle de film « culte » ou d’« icone », ou d’ »œuvre emblématique ». Mais une œuvre d’art est toujours animée par un dialogue, voire une lutte contre son propre statut, son propre culte ou sa qualité d’icone. C’est le cas du Septième Sceau. On peut l’interpréter comme la prodigieuse mise en scène de l’angoisse de la mort, de l’interrogation sur Dieu et sur le sens de la vie. Bien sûr, il y a de cela. Des personnages se débattent avec leur existence dans un monde à la dérive. Cela nous parle aussi d’autres époques de transition, d’autres changements d’ère (la nôtre ?). La peste ravage les contrées, le moyen âge finissant ne termine pas de confronter l’homme, par le biais du sacré, par la quête hystérique de la sorcellerie, des incantations, des pénitences, au fait que Dieu se tait, que sa parole n’est pas audible et que sa lumière n’est pas visible, que l’existence s’abîme dans le profane et dans la finitude.

La raison mécréante rend cynique et la foi culpabilisante et terrifiée n’apaise personne. Entre ces deux pôles, un homme solitaire et enfermé en lui-même interroge, cherche. Il est confronté au vide de son être. La mort s’invite. Elle vient comme issue de nulle part pour remettre en question la place de tout un chacun. Elle est promesse de néant faite à ceux qui veulent une promesse de totalité. Elle au moins, est sûre, la seule promesse qui sera sans faute tenue. On peut tenter d’obtenir un délai, ce qui est souvent sans espoir, o alors commencer une partie d’échecs, défi intellectuel dérisoire avec la faucheuse qui ne perd jamais. Avec un seul espoir : accomplir quelque chose qui viendrai couronner la quête de sens, avoir peut-être une réponse, un signe.

Séance de CINE-PHILO le dimanche 11 mars 2012 à 14h20

à l’ENTREPOT,

7 rue Francis de préssensé, Paris 14e

Le Septième Sceau est ainsi une œuvre compréhensible. Ce décor planté, on peut y pénétrer ; c’est déjà assez profond. La tension théologique et existentielle qui anime d’un feu spirituel si particulier les films d’Ingmar Bergman trouve ici un cadre de prédilection. Et on pourrait se laisser hypnotiser par la beauté à couper le souffle de ce noir et blanc, de ces jeux de lumière, de ces musiques, ces chants, ce rythme et même les fumées de l’encens, la terrifiante litanie des processions et des sacrifices émissaires, dans le froid et la dureté, la peur et la maladie et se laisser ainsi entrainer par l’empathie envers ses âmes si affamées de Dieu au milieu des senteurs de ce monde si matériel.

Mais voilà, on est en présence d’un chef d’œuvre, à la fois tragique et farcesque, d’une fantasmagorie de la condition humaine et non d’une métaphore facile de la question de la croyance. Il n’y a pas une alternative simple, comme il n’y a pas une réponse claire à la question de l’existence. Il n’y a pas seulement le chevalier torturé qui interroge face l’écuyer incroyant qui se moque, ni la foi hystérique du moine et des flagellants face à celle naïve et aimante des forains. Une fugue à quatre voix se joue entre ces attitudes existentielles, dans la polyphonie métaphysique de la vie. L’allégorie de la mort fournie le ressort dramatique qui mène chaque personnage vers son destin ou vers le manquement de son destin, qui confronte chacun au sens ou au non-sens. Qui veut des réponses las obtiendra, qui attende une épiphanie la rencontrera, même deux fois, mais elle ne sera pas celle qu’il attend.

L’énigme se joue pour le chevalier Bloch entre l’être pour la mort qu’il est convaincu d’être, celui qui interroge pour savoir s’il y a quelque chose ou quelqu’un ailleurs, après, qui pourrait l’aider, l’accueillir, et le fait que cette interrogation n’est possible que dans la vie. La confrontation solitaire avec l’au-delà n’est qu’une condamnation solipsiste et même égocentrique au silence. Il n’est pas étrange que le Dieu se taise, que le transcendant refuse de se laisser entrainer dans l’immanence, que le tout-Autre refuse de se laisser réduire au même. Il y a autre chose entre le ciel et la terre que la terre assoiffée du ciel. Ce sera l’objet de la première épiphanie. Il y aura une deuxième, à la fin du film…

(Étant donné ce texte précède la séance de ciné-philo, nous ne donnerons pas toutes les clés, l’œuvre ne se donne que comme défi et la facilité d’un déchiffrement ne peut que faire écran à ce que sur l’écran demande effort de voir et qui fait aussi le plaisir de comprendre).

Nous proposons, contrairement aux habitudes des bergmaniens,  une interprétation plus lévinassienne que kierkegaardienne, d’une certaine façon plus juive que protestante, bien que toutes ces catégories restent extérieures à l’œuvre qui est unique, comme l’est l’expérience privilégiée de la rencontre d’une spectateur dans une salle obscure avec un tel concentré de poétique visuelle et de métaphysique par l’image.

En débattre à la sortie d’un tel film est une gageure. Mais l’aventure ciné-philo a commencé par ce film, en décembre 1997. Des années après nous refaisons le débat. Trouverons-nous des réponses qui nous n’aurions pas trouvés alors ?

 

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