« MINORITY REPORT », UN EXERCICE DE PHILOSOPHIE PRATIQUE. Les paradoxes temporels du choix.

Anticiper l’avenir, un vieux rêve des humains, qui peut être considéré comme une hypothèse échevelée et rangé dans la catégorie de choses pas sérieuses. Surtout si l’on pense à la voyance, souvent une croyance superstitieuse, qui nourri le business de l’astrologie et des métiers de la divination … Pourtant, ce ne serait pas une bonne opération, philosophiquement parlant. Car il y a un lien entre ce désir d’anticipation rassurante, dans la « prévision » des faits à venir, et le besoin de « prédiction » en science, ainsi que celui de « prévention » dans la société et de « précaution » en politique. On est, dans tout ces cas, en rapport au futur, face à ce qui viendra, pour lui arracher une part de son mystère et faire qu’il soit moins effrayant.

Tout ceci ne tombe pas non plus du ciel des idées modernes, bien au contraire, se profile face à l’horizon lointain et très vaste des dizaines de millénaires où les cultures humaines fonctionnaient presque entièrement autour des oracles et des prophéties, de prêtresses, de hiérophantes et sibylles, des messages chamaniques et visions de rêves prémonitoires à interpréter ; l’homme a cherché, attendu patiemment, scruté attentivement, nuage, cendre, sang, osselets, pour trouver les signes de ce qui vient dans ce qui est, tout comme pour s’expliquer ce qui est par ce qui fût. La rationalité même de l’homme a laborieusement émergé de ces brumes pléthoriques de sens de la divination oraculaire.

Penser, comme quelques philosophies scientifiques ou plutôt ses versions idéologiques au rabais, que l’homme est entièrement rivé au présent, seul réel, seul point temporel existant, mais sans épaisseur, isolé entre le passé qui n’existe plus et le futur qui n’est pas encore, est une sorte de bizarrerie dans l’histoire humaine, seulement possible dans un matérialisme empiriste extrême, qui n’existe que depuis peu. Paradoxalement, c’est la même idéologie qui alimente l’hypothèse du tout préventif, l’hypothèque du tout sécuritaire.   

Ainsi donc, il suffit d’une conjecture juste un peu plus crédible pour étudier les conséquences de cette chose énorme : et si on le pouvait ? Si l’on était capable de prévoir… ? Ici, c’est par le truchement de facultés extraordinaires de quelques êtres (qui peut affirmer avec certitude que cela ne se peut ?) et des avancées de la science et la technologie : neuroscience, informatique, imageries, interfaces… Si l’on pouvait, donc, prévoir certains faits futurs, notamment des crimes, et éventuellement les empêcher, faudrait-ils s’en priver ? Quelles seraient les conséquences éthiques, juridiques et politiques d’une telle possibilité ?     

Ce  film riche et complexe, à peine futuriste, inspiré du roman de Philip Dick (comme presque tous les grands films de SF!), nous propose, sous l’aspect d’un polar d’anticipation, une mise en évidence des dérives sécuritaires et de cette obsession d’anticiper et de prévoir la criminalité pour l’empêcher. Fait en 2002 (le livre est des années 40 !), son auteur, sans l’aide des « précogs », ne pouvait pas « prévoir », lui, des thématiques qui viendraient pimenter avec des mauvaises épices la politique française quelques années après : pensez par exemple au dépistage précoce des enfants turbulents (futurs délinquants ?), à l’hypothèse d’un déterminisme génétique de la pédophilie ou du suicide (évoqué par une personnalité politique d’une certaine importance…), ou de peines de prison accomplies sans que cela ne signifie la liberté pour ceux qui seraient considérés comme récidivistes potentiels (je n’invente rien, on n’est pas dans la SF). Prévoir ne se peut, croit-on, mais prévenir se doit, dit-on. Le « principe de précaution » est inscrit dans la constitution, une bizarrerie philosophico-politique (encore une exclusivité française).    

Ce faisant, le film déborde largement sur le thriller policier pour poser des questions métaphysiques sur la causalité, l’enchaînement des conséquences des actions et en quoi la liberté est compromise mais aussi fondée par l’enchevêtrement temporel de l’existence. Si tout es lié dans un enchaînement de causes et effets, mes actions sont-elles conséquence de ce qui les précède ? Et, donc en quelque sorte théoriquement prévisibles? Dans ce cas, la liberté n’est-elle pas une sortie de la causalité ?

Ces hypothèses sont connues depuis Aristote, qui parlait des futurs contingents (ce qui n’est pas nécessaire, qui peut advenir comme ne pas advenir), dont la connaissance était justement problématique. Pour les théologiens ce fût encore plus difficile, car si le Dieu éternel est hors du temps et s’il connaît le tout de ce qui arrive dans le temps (l’éternité l’inclut) puisque omniscient… connaît-il pour autant les futurs contingents ? Si la réponse est non, il n’est ni tout-puissant ni omniscient, si la réponse est oui, quid de la liberté humaine ? Tout est écrit, en quelque sorte.

La science est revenue sur ces problèmes (avec moins des égards pour la liberté) avec les théories déterministes, dont celle de Laplace est l’archétype sans être la seule : déterminismes de la matière, puis, de l’histoire, et, plus près de nous, ce fameux déterminisme génétique. La contingence et la liberté ne seraient que des problèmes d’ignorance d’un certain nombre de variables dans l’énorme complexité des systèmes astronomiques, climatiques, biosphère, sociétés, langages… Mais, après tout, la possibilité de calcul ne s’accroit pas à une vitesse exponentielle ? Et les connaissances des variables tout autant ? Les sciences cognitives et du cerveau, les applications en théories de l’information, en même temps que les systèmes de surveillance, l’enregistrement en boucle des images simultanées d’un peu partout dans la planète, la centralisation en même temps que la dissémination en réseau des milliards et des billions d’informations et des images de  toute sorte…

Tout cela ne donne pas seulement le vertige mais rend encore plus crédible l’hypothèse de Philip Dick et de Spielberg. Il ne faudrait pas s’étonner de voir, dans un futur bien plus proche que nous le pensons, la naissance d’idées, des projets, des expériences qui ne seraient que la continuité de ce si vieux rêve : prévoir l’avenir, avec les paradoxes et les nœuds gordiens que cela posera à l’éthique.

Il est pourtant étonnamment simple de le penser à l’aide de ce film : si on possède la certitude que quelqu’un va commettre un crime, faut-il l’en empêcher ? Il ne paraît pas facile de répondre non : cela nous chargerait d’une coresponsabilité du crime, par non assistance à personne en danger. Mais faut-il punir le criminel potentiel ? Comment le faire puisqu’il n’aura pas commit son forfait ? Il est donc (encore) innocent ? Faut-il donc le laisser en liberté ? On sait qu’il pourra se trouver une autre occasion de tuer… Mais qu’est-ce qu’être innocent, donc, si on est un assassin en puissance? L’idée, donc, est acceptée. Il faut le mettre à l’écart. Comment peut-on en sortir ?

Il y a bien d’autres choses dans ce film. Entre autres, une réflexion très poussée sur le regard : qu’est-ce que l’on voit vraiment ?… dans « prévoir » il y a voir, donc la question des images… le film est rempli d’images (en même temps un film ce n’est jamais que des images !) ; le détail que l’on ne voit pas (en cela il est parfaitement Hitchcockien), à moins de changer de regard (n’est pas cela la philosophie ?). Avec quels yeux, d’ailleurs : question de l’identité et l’indentification par scanner oculaire ; la traçabilité des personnes : par où tu passes, tu es filmé, enregistré, localisé.  Paranoïa du rêve panoptique de Bentham, cauchemar de Foucauld; une société de contrôle biopolitique, de manipulation des corps et des consciences.  

Encore une fois, tout ceci est à peine futuriste. Une société ainsi normalisée, pourrait-elle se passer d’un tel confort ? La démocratie ne viendrait pas forcement avaliser cet état de choses qui la nie elle-même, cette emprise sur la liberté qui la libère du choix, qui la protège d’elle-même en l’annulant ? (« Si Dieu connaissait les futurs contingents »). Probablement elle ne bénéficierait pas d’un « rapport minoritaire », d’une version alternative, d’une dissidence, et elle n’aurait pas d’yeux pour voir le détail qui change tout, la différence entre les faits et « l’écho » des faits dans quelque conscience, ses traces dans quelque mémoire, ses effets dans quelque fragment de réalité, palimpseste de significations qu’il faut néanmoins déchiffrer, sans tomber dans la projection de ses propres souffrances (la question du fils disparu du héros du film) ni succomber à la tricherie majeure, à la machination imparable : vouloir prouver que quelque chose existe en la fabriquant, prévoir le futur qu’on à produit et ne produire que ce que l’on a prévu.      

Plusieurs boucles étranges font que cet objet cinématographique (quelqu’un a dit – sans doute exagérait-il – que c’était un de seuls deux films absolument du XXI siècle, l’autre étant Matrix) ce soit un défi particulièrement jouissif à l’intelligence du spectateur. L’une d’elle et ne pas la moindre est d’avoir anticipé, non pas le futur mais le présent, d’avoir influencé par son esthétique les recherches en ingénierie, inventé des interfaces, « prévu » un état de choses qui est à nos portes ; en dénonçant la pulsion de tout prévoir il a prévu quelque chose.

Un film idéal pour un ciné-philo très philosophique ! A condition de ne pas se perdre dans les méandres de l’histoire, entre les détails qui cachent et ceux qui expliquent ; car il fonctionne comme une parabole, agit par ses paradoxes, démontre par ses paralogismes, éveille par son paroxysme.

Daniel Ramirez

 Séance de ciné-philo le dimanche 24 janvier 2010 

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