Ces jours-ci, un événement qui a très peu à voir avec les êtres humains a tout de même bouleversé la vie de presque toute l’Europe. La magnitude de ce fait est tellement gigantesque et démesurée qu’une sorte d’aveuglement fait qu’on n’en parle pas autant que ça dans les medias, et en tout cas pas plus que d’autres choses, comme une obscure affaire de footballeurs et de mœurs douteux et de procès en cours d’homme politique pittoresque. Peu de commentaires et des chose banales.
Je vais parler, bien sûr de l’éruption du volcan en Islande. Mais, que peut tirer la philosophie d’un tel fait ?
Il est philosophiquement intéressant déjà de se le demander, car nous sommes bien prompts à sauter sur chaque démonstration des turpitudes humaines, de piétinement des droits ou de scandales moraux, des âneries politiques et des aberrations sociales. Pour ce qui est des catastrophes naturelles la chose se complique : tremblements de terre en Haïti, au Chili, en Chine ; il nous es encore possible –même presque obligatoire – de faire le lien entre celui de Haïti et la pauvreté, celui du Chili et l’imprévision du gouvernement : l’alerte tsunami n’a pas été déclenchée et les secoures ont terriblement tardé[1] ; sur la Chine, on peut toujours pointer (cela n’a pas manqué) que le Dalaï-lama est empêché de se rendre dans sa région, donc c’est encore le gouvernement…
Habitués à mettre en garde contre les dégâts des humains sur la planète, sur fond d’éthique de la responsabilité à la Hans Jonas, de connaissances écologiques, de propagande écologiste et de catastrophisme éclairée[2], nous sommes devenu mal armes pour penser un phénomène qui ne nous a, si l’on peut dire, rien demandé.
Mais, que c’est-t-il passé en Islande ? Presque rien pour les islandais, fort heureusement pour eux les vents ont soufflé dans la direction de l’Europe. Pas de morts, presque pas de dégâts ; et le gouvernement n’y est pour rien. On aurait pu tout oublier presque. Manque de chance, les cendres éjectées ont formé un nuage tellement immense qu’en venant, même dilué, sur l’Europe, cela a paralysé complètement la navigation aérienne de la partie de la planète qui en est la plus dense. Un tel blocage a vite dépassé et très largement la suspension du trafic aérien lors des moments d’incertitude du 11 septembre 2001. Tout l’industrie du malin génie du terrorisme n’on pas pu produire une telle paralysie. Plus de 100 millions d’Euros perdus chaque jour par les compagnies aériennes! Des centaines de milliers de personnes sans pourvoir rentrer ou retourner chez eux.
Mais pas de coupable. C’est ça qui gêne. Ce sont des particules, des grains de poussière qui paralysent nos énormes avions, nos systèmes si sophistiqués de transport… Tout ce que l’on a pu trouver cette fois-ci pour polémiquer est la question de l’application – exagérée ou non – du principe de précaution, mieux illustré d’ailleurs par la gestion de la grippe H1N1. Question somme toute secondaire, si l’on ne questionne pas le principe de précaution lui-même, bizarrement inscrit dans la constitution française. C’est maigre.
Je vais vous proposer, pour ouvrir cette petite réflexion, de regarder attentivement une photo de cette éruption (je ne peux pas la mettre ici, car elle mérite une haute définition et ce serait trop lourd pour les capacités de ce blog), cliquez donc sur ce lien : http://apod.nasa.gov/apod/ap100419.html
Elle se passe de commentaire, mais puisque nous sommes là pour ça… allons-ci.
Considérez ceci : L’espace que nous occupons dans la surface de la Terre est très étroit, finalement, si l’on exclu quelques appareils envoyés dans l’espace, cela ne va pas plus loin que quelque kilomètres pour les plus profonds forages sous terre, et quelques 12.000 mètres pour les vols le plus hauts. Autant dire une peau d’oignon, et toute l’existence humaine se passe dans cette sorte de membrane de la planète. Il est évident que ce nuage va beaucoup plus loin en altitude et surtout vient de beaucoup plus profond dès couches souterraines et par les veines enfouies de notre planète. Quelle activité prodigieuse, quels immensités d’énergie grouillent sous nos pieds ! Cet événement nous dépasse dans un sens de la verticalité. L’image le dit elle-même. Et nous, férus d’horizontalité démocratique, avons désappris à penser la verticalité.
Lorsque nous pensons que la terre est ronde (ce n’est qu’une pensée, il n’est pas donnée à tout le monde de le voir), nous pensons au chinois qui sont nos « antipodes » ; mais nous ne pensons pas à ce qui nous sépare d’eux, vraiment, physiquement, en ligne droite, dans les entrailles de la planète. Si nous voulions y aller directement, 12.000 kms nous séparent, et au milieu, un noyau de quelques 1000 kms de rayon, où uranium et thorium sont transformés en permanence en plomb, le tout dans l’agréable température de quelques 6000 degrés. Il est préférable de contourner tout cela et faire les quelques 20.000 kms que cela donne en surface, par notre monocouche que nous appelons aussi la biosphère. Et nous pensons ainsi que c’est cette distance-là qui nous sépare, ou les quelques 22 heures de vol d’avion…
Nous avons peut-être raison de penser ainsi, mais ce qui m’intéresse ici c’est justement ce qui reste impensé dans cette habitude mentale.
Est-ce par ce que nous habitons une si mince surface que nos pensées son superficielles ?
Ainsi, c’est une petite leçon d’humilité qui nous donne ce volcan, à commencer par son nom: « Eyjafjallajokull », imprononçable, sauf à être islandais, ce que malgré tout peut arriver, mais c’est encore une ironie du sort, que ce petit pays qui ne fait pas trop parler de lui nous envoie une telle… chose ; expédié par courrier aérien, avec un expéditeur dont on n’arrive pas à dire le nom. Et toute notre activité aérienne s’arrête nette.
Un ami commentait pertinemment que nous sommes devenu tellement dépendants de nos systèmes hautement complexes, comme notre effarante trafic aérien ou encore plus, nos télécommunications. Notre mode de vie ne se conçois pas sans eux, à tel point que, sans nous rendre trop compte, nous sommes complices d’une très grande fragilité de ce même mode de vie. Qu’arriverait-il si Google s’arrêtait tout d’un coup ? Ou tout l’Internet, par un orage magnétique planétaire, par exemple ? Nous ne voulons même pas y penser, parce que nous sommes devenus incapables de nous penser sans tout cela.
Regardez encore une fois cette photo incroyable, considérez la taille des montagnes, tout en bas, la taille de la foudre, qui véhicule des millions des volts de la partie haute à la partie basse de ce nuage de particules, regardez les projections de matière en fusion. Tout cela ne peut pas être décrit adéquatement par notre langage, il relève de ce que Kant aurait appelé le sublime, une sorte d’admiration mêlée de crainte et de sentiment de ce qui nous dépasse de très loin.
Peut-être la mythologie grecque avec ses figures si hautes en couleurs, pourrait évoquer un incident colérique, sur fond de Chaos primordial, entre Héphaïstos, divinité du feu et de la forge, Zeus et sa foudre, le tout avec la complicité d’Eole et ses vents capricieux. En tout cas rien ne fait penser aux desseins personnels, ni aux finalités d’un Dieu dont l’homme, l’Adam, aurait été le point culminant de sa création. De cette photo, l’homme est le grand absent, même si c’est lui qui l’a prise, de bien loin (il y a intérêt). On ne voit pas non plus, aux vues de ce que cela a produit en Europe (cette nymphe, enlevée par Zeus, justement) l’action du vol du feu sacré par Prométhée et son don aux hommes. Rien de tel ici. Cela se passe sans Prométhée. Ou avant lui.
D’autres évoquent Gaia, l’ancien nom de la Terre, lorsqu’on lui attribue une sorte de super-conscience ou de volonté, dans certaines visions de la « deep echology », qui protesterait ou qui se défendrai de notre action polluante et irresponsable. Je n’arpenterai pas cette voie, qui me semble relever d’une forme de sensibilité romantique, voire de pensée magique, peu aptes à la philosophie (Mais, ne sont-elles ces deux formes-là, des versions tardives de l’ancienne mythologie ?). Il faudrait en tout cas lui attribuer aussi à Gaia le sens de l’humour et peu d’amour pour la vie, car la pollution qui se dégage de ce type d’éruptions est tellement supérieure à celle de l’homme ! Si on laisse de côté le populaire astéroïde, l’hypothèse la plus acceptée sur la disparition des dinosaures, est bien le volcanisme.
Notre technologie – et notre mode de vie, qui en dépend – apparaît en tout cas comme particulièrement vulnérable et suspendue à des aléas et à des forces que nous ne maitrisons pas le moindre du monde. La puissance de cette éruption n’a pas été mesurée avec précision, mais vu sa taille, combien de fois nos bombes atomiques les plus puissantes, terreur technologique majeur, fierté de militaires et source d’envies et d’obsessions ? 100 fois ? 1000 fois ? C’est à voir…
La prétention humaine de tout contrôler, de rationalisation de la vie, de maîtrise des risques (principe de précaution approchant l’hystérie), ce que Heidegger nommait « l’arraisonnement » de la nature et la terre, c’est-à-dire en même temps rationalisation que domination et contrôle -dans le sens où on arraisonne un bateau, par ex-. Ces sentiments et ces pensées sont devenus des croyances partagées, de doxas, des dogmes. Les voici ridiculisées, et notre anthropocentrisme malmené : qui peut « arraisonner » Eyjafjallajokull ? Il faudrait déjà pouvoir dire son nom.
Pour une fois que nous ne nous occupons pas de la vie humaine ! Elle n’y est pour rien, elle pourrait avoir disparu depuis des millions d’années que des tels événements continueront à se produire ; sans témoin, sans avions cloués au sol, sans photo.
Nous voilà au défi de penser aussi le non-humain, qui n’est visiblement pas infrahumain, ni supra-humain, car c’est aussi le non-vivant. Peut-être, justement, il ne s’agit pas d’un signe du « sacré »[3], mais de cette autre chose, cette altérité, cette activité où nous n’avons rien à y faire, ce prodige sans finalité ni auteur, ce festin où nous ne sommes pas invités… cette absence et de Dieu et des hommes.
[1] Commentaire ici : http://philo-music.eu/?p=121 , mais attention, c’est en espagnol…
[2] Voir, Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1993. Jean-Pierre Dupuis, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.
[3] La Marque du Sacré est le titre du dernier livre de Jean-Pierre Dupuis, Carnets Nord, 2008.

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Intéressante analyse. En fait, il y a une question que je me pose depuis quelques temps et qui concerne cette notion de chaos, incarné dans la mythologie grecque, par une divinité. La divinité primordialement même, celle qui sources d’une immense généalogie. Il semble que les philosophies, d’inspiration religieuses (je pense au christianisme et à l’islam surtout) qui ont suivis ait tenté de supprimer coute que coute cette part d’inexplicable, d’arbitraire pour la remplacer complètement par de l’explication, de la finalité divine. Donc d’une part est ce bien vrai ? Et si oui, ne peut-on pas, d’une certaine manière, voir cette négation d’un partie de ce qui constitue l’existence humaine, comme une forme de régression, d’appauvrissement par rapport à ce que la mythologie antique avec comprise et formalisée plusieurs siècles auparavant.
Ensuite une petite réflexion avec les yeux d’un physicien sur le non-humain et le non-vivant. A bien y réfléchir la désorganisation et le chaos de la semaine qui vient de s’écouler peut se voir de la manière suivante. Il y a d’un côté un système complexe, la société humaine qui subit l’influence d’un système simple : un volcan. D’ordinaire ils n’interagissent pas car les échelles de distances, de temps et d’énergie sont séparées par des ordres de grandeurs. Un humain pèse 80kg, un avion une centaine de tonnes mais le volcan dégluti lui des milliards de tonnes de cendres. C’est donc le fait qu’il y a soudainement une interaction entre 2 systèmes (un petit complexe et un gros simple) qui est à l’origine de cette désorganisation. Il n’y a rien, absolument rien de mystérieux ni de remarquable simplement un couplage peut fréquent entre des phénomènes d’ordinaire indépendant car séparé par des ordres de grandeur.
La physique connue se déroule sur environ 80 ordres de grandeurs si l’on va des composants subatomiques aux échelles cosmologiques. De ce point du vue l’éruption du Eyjafjallajokull se passe à l’échelle 40, celle des hommes à l’échelle 34, celle des avions à l’échelle 35, celle de l’éruption sur Io (visible ici http://www.planetary.org/blog/article/00000972/) à l’échelle 42 celle de l’éruption solaire (visible ici http://www.fox8.com/extras/wjw/sabol/solar_flare.jpg) à l’échelle 48, celle de la collision entre 2 étoiles à neutrons à l’échelle 60… etc… Les logarithmes, on le voit, rendent les physiciens blasés sur les ordres de grandeurs ! Il n’y a là rien que de très banal. Ce qui n’est pas banal, dans l’univers, c’est l’organisation, la complexité. Le phénomène exceptionnel et intéressant n’est évidement par un volcan qui pète, c’est l’existence et le développement d’un système complexe comme le cerveau humain et, plus encore, l’interaction entre des milliards de tels cerveaux qui forment une civilisation. D’ailleurs à l’échelle, encore modeste, de notre système solaire, la découverte d’une misérable amibe sur Mars serait infiniment plus intéressant que l’éruption sur Io qu’on voit sur l’image précédente.
Ce qui impressionne le philosophe, le fait que l’homme ne soit pas invité dans certains phénomène laisse plutôt indifférent le physicien. En fait c’est même plutôt l’inverse, l’homme n’est invité qu’à très peu de phénomènes, sauf ceux qui interviennent aux ordres compris entre 33 et 36. L’indifférence de la nature à l’homme est la règle et non l’exception. Mais entre les ordres 33 et 36, il y a la vie, le cerveau humain et la civilisation et ça ça impressionne le physicien car il ne sait pas (encore) l’expliquer.