« KATYN » d’Andrzej Wajda au ciné-philo, ou comment assassiner en masse deux fois, en tuant aussi la mémoire et en enterrant la vérité avec la complicité d’un maximum de personnes respectables.

Film bouleversant d’un des plus grands réalisateurs vivants, il raconte l’histoire d’un de pires crimes de guerre du XXe siècle, doublée d’un de plus grands mensonges de l’histoire politique. Pas de quoi faire l’économie les superlatifs… mais il faut s’armer de courage, car l’affaire est terrible. Le voir et en discuter fait partie aussi du combat pour la mémoire… Il faut dire que ce film n’a été distribué que sur trois salles sur Paris, malgré la critique élogieuse du monde du cinéma et l’accueil enthousiaste des historiens et philosophes. Comment une telle chose est possible ? Quelques chiffres peuvent nous illustrer mieux. Ou augmenter notre stupeur : comparez la présence dans la distribution d’autres films sortis au même moment, juste pour l’Ile de France : Dragonball Evolution» : 44 salles. «Monstres contre Aliens» : 106 salles. «Safari» avec Kad Merad : 72 salles ;
«Katyn» : à Paris, 3 salles (d’Art et d’Essai) d’art et d’essai ; aucune en banlieue (!). Est-ce digne de la culture d’un pays ?

Plus spectaculaire encore, en Allemagne, aux USA, et dans nombreux autres pays, le film n’est simplement pas distribué.

Pourquoi ?

Avons-nous tant de mal à reconnaître que la brutalité assassine, la massacre de masse, le visage hideux d’une real-politique criminelle et du mensonge d’Etat le plus éhonté ont pu ainsi frapper des deux côtés ? Qu’est-ce qui a d’insupportable dans cette hypothèse ?

C’était déjà l’idée d’Hannah Arendt, le totalitarisme est un phénomène correspondant, et il n’y a pas lieu à séparer les deux exemples, nazi et soviétique. D’ailleurs sa vision de l’usage du mensonge systématique en politique, dès que les ressorts de l’autorité sont détruits et le pouvoir se retrouve non plus face à un peuple mais une « masse » ; la violence alors à les portes ouvertes et devient une véritable technique de gouvernement. Ces théories peuvent être insuffisantes mais cette intuition reste fondamentale.

La sombre histoire de Katyn fût tristement ramenée à l’actualité récente par le hasard de la tragédie aérienne polonaise, cela au moment même où la vérité était finalement honorée. Une tentation difficile à contrer nous ferait mettre de guillemets au mot « hasard ». Comme si tant de malheur ne pouvait être commémoré sans dommage, sans effroi, comme si une sorte de malédiction renvoyait tout le monde vers les arcanes de l’horreur enfoui dans ce pays à l’histoire prise au piège du voisinage des systèmes de l’horreur. Quelque part entre le pacte germano-soviétique et la solution finale, il c’est passé cela… Et la vérité a été durablement escamotée, avec la complicité de beaucoup de monde.

Le questionnement d’Arendt, à propos du totalitarisme ou face au procès d’Eichmann : Que c’est-t-il passé, comment cela a été possible et pourquoi ?, devrait rester une exigence de la mémoire et de la dignité humaine. La philosophie peut-elle surmonter la sidération et en tirer une pensée, des paroles, des discours ? Ce film nous y enjoint.

Séance de ciné-philo animée par Daniel Ramirez,

le dimache 9 mai 2010 à 14 h 20

L’Entrepôt, lieu des cultures,

7, rue Francis de Préssensé

Paris 14e

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