« CLEO DE 5 à 7 » au ciné-philo. Une petite phénoménologie du corps vécu.

Une jeune femme, belle et insouciante reçoit la « révélation » d’une maladie ; une heure et demi plus tard elle doit passer chercher les résultats des analyses médicaux… elle  marche, elle arpente les rues de Paris, de 17h à 19h. Que se passe-t-il dans sa tête, dans sa chair, dans sa subjectivité ? C’est le pari de cette œuvre si particulière, petit bijou de la nouvelle vague, que nous qualifions de petite phénoménologie du corps vécu. Nous le montrer, nous le faire voir, plus encore, nous le faire vivre.

Car tout change alors, les rues, les objets, les vitrines, les rencontres, tout ce qui constitue le « monde » de cette petite Cléopâtre dont le royaume s’effondre, s’emplit rapidement de la coloration de cette attente. Elle n’est pas dans son corps comme avant. Mais au fait ? Est-elle dans son corps ?

En effet, la philosophie a été toujours confrontée à cette question : habitons-nous notre corps ou sommes-nous notre corps ? Car si la première hypothèse est vrai, nous ne le sommes pas, et, de Platon à Descartes, en passant par le bouddhisme et les monothéismes, nous sommes autre chose qu’un corps : une âme, un esprit, un souffle, chu dans un dispositif spatial, matériel, étendu, que nous appelons le corps (soma, qui était aussi le terme que le grecs utilisaient pour cadavre). Un autre regard nous mène d’Aristote à Spinoza, et jusqu’à la phénoménologie, particulièrement celle de Merleau-Ponty, Levinas, Ricœur, en essayant de le lire notre subjectivité dans la continuité de notre chair et la chair du monde, de saisir notre être comme être corporel.

Bien sûr, la science actuelle, la neurobiologie et la connaissance des systèmes cognitifs ne cessent de nous plonger dans la corporalité de nous-mêmes. Mais rien n’est entièrement convaincant de l’extérieur, car l’expérience de « notre corps » est toujours unique et presque incommunicable… tout rendu d’une expérience, soit-elle la douleur, l’émotion, la perception même de la couleur, laisse un résidu, qui ne peut être sinon vécu par soi-même. Personne d’autre ne peut expérimenter « mon angoisse », ou « ta tristesse » ou « sa douleur » ; ces états subjectifs ne se disent pas sans pronom possessif.

C’est ainsi que la phénoménologie à cherché dans la description la plus serrée de nos perceptions conscientes, telles qu’elles apparaissent dans la conscience, une voie d’entrée dans ce mystère, retourner « aux choses elles-mêmes ». C’est pourquoi le roman (Joice, Duras, ou le Sartre de La Nausée, par exemple) s’y prête peut-être mieux que l’essai philosophique. Ou encore le cinéma, art de la perception et de la durée par excellence. Resnais, Visconti, et bien d’autres ont essayé de percer cette extériorité qui nous laisse toujours en dehors de l’expérience subjective d’un autre, pour nous faire presque vivre « dans la peau » d’un personnage des fragments de vie, de bribes de temps, des histoires incarnées.

Agnès Varda, artifice des instants volés, virtuose du détail inaperçu, signe ici son deuxième film ; un coup de génie, par sa simplicité désarmante, par sa cohérence formelle. L’esthétique est entièrement au service du propos ; autant la beauté de l’actrice, qui se vit elle-même comme belle que celle de la ville « par beau temps », rien n’est innocent dans ce tableau faussement naïf.

Ces deux heures dans la vie d’une femme, que nous suivons pas à pas, son attente, ses découvertes (« en temps réel », dirait-on actuellement), son égarement, son expérience d’être elle-même en train de ne plus être ce qu’elle est, pour le dire d’une façon sartrienne… Nous assistons de plus près à la transformation d’une existence. Devant le temps physique qui égrainent les horloges omniprésentes, l’image que les miroirs revoient de plus en plus fragmentée, striée par la vie qui passe, marquée par l’avenir qui s’emmêle dans le présent…

L’« être pour la mort » qui se fait question dans son corps (et ne pas dans son être comme le dit Heidegger) de son être qui est appelé à assumer son horizon d’effacement.

Le quotidien concret de l’attitude naturelle, de ce qui est immédiatement là, donné, l’environnement, ou l’entourage, perdent ainsi leur évidence pour devenir signe, écriture, menace, vecteur, intention ; pour devenir peu à peu « monde de la vie » (Lebenswelt, en termes de Husserl) et s’imposer au corps, l’ouvrant à lui-même, et le menant à transcender la contraction que la souffrance et l’angoisse lui imposent.

Par la présence d’autrui, par l’intersubjectivité, la surprise de l’altérité, par la relation, peu à peu une autre révélation prend corps. La vie se déconstruit en se découvrant, rien de plus humain et de plus mystérieux…

Séance de « Ciné-philo » le dimanche 23 mai 2010 à 14h20 à l’Entrepôt,

7, rue Francis de Pressensé

Paris 14e M° Pernety (8€)

présentée et animée par Daniel Ramirez,

débat sur le sujet « sommes-nous notre corps ou nous l’habitons? »

1 comment

  1. Gérard Tissier dit :

    Je ne l’ai pas revu mais j’en ai entendu causer.
    Cette femme archétypique de l’expression du désir d’autrui,de la forme pour le regard, pose le sien, le temps d’une attente, la ville, les autres, le monde.

    Dans le suspend d’une vérité annonçée, elle devient le sujet d’elle meme par le miracle de l’attention. Son regard l’emplit de la plus simple gravité d’être
    car il lui faut bien naitre un fois pour mourir de nouveau
    Sa quête et sa rédemption sera de voir et de réflechir. Pour se détourner de l’enfer et pour s’ouvrir à la dimension du sacré,.
    Varda fait mieux de filmer le personnage comme un miroir.Elle le caligraphie de figures stylistiques parsemant le récit de symboles à fleur de sens
    Entre le blanc et le noir, figure du dualisme et le chapitrage chronométrique rien ne se fige au présent ; le temps glisse jusque sa condensation dans le néant de sa signification

    Cléo de 5 à 7 va d’un chiffre à l’autre pour retrouver le nombre .
    Du condensé ? Non, de l’art. Venu d’une nouvelle vague. Au loin, dans nos mémoires.

Laisser un commentaire