On entend tellement parler de football par tous et par n’importe qui. Mais que peut-on dire de sensé ? Pas grande chose, peut-être. Autant essayer d’entendre des personnes moins médiatiques, ce dernier temps. Mais où les trouver ? Dans l’autre monde, bien sûr ! Dante et Virgile ne les ont pas rencontrés dans ses passages par le purgatoire et l’enfer, car dans les plaines et vallées de l’inframonde, tout le monde ne s’y trouve pas. S’ils avaient fréquenté les vestiaires (eh oui ! les âmes errantes font du sport, autrement elles perdraient la forme, et l’âme n’est que la forme du corps, si l’on croit Aristote). Contrairement à ce que l’on peut penser si l’on se limite au vivants, – quelle étroitesse ! – notre actualité est suivie par ces braves d’autrefois, qui avec ses mots essayent de comprendre ce qui se passe. Et se lamentent aussi.
Voici ce qui m’a été raconté par un journaliste de l’au-delà, qui passait dans les vestiaires d’un stade du purgatoire:
D’abord il a vu Hésiode, trempé de sueur, qui clamait ainsi, désespéré :
« Oh, âmes errantes, pleurez de ce que les gloires passées soient passées et que toute grandeur fusse rapetissée ! Jadis des Titans, des géants s’affrontèrent dans de luttes olympiennes, des combats ou force et courage ne limitaient qu’avec les cieux. Puis, par la ruse de certains et la tromperie, vous les hommes, avec l’aide de Prométhée, vous avez tout ramené à la terre, vous avez tout voulu connaître et maitriser. Mais, là encore, lorsque dieux et héros chutaient, ils étaient enchainés le haut d’une montagne ou déchiquetés par des parques, ses membres éparpillés dans les 4 mondes. Aujourd’hui, rien que du petit et du misérable. Un petit carton jaune ou rouge, des racontars de vielle crétoise, un langage de caserne spartiate ! Il est bien normal que vous puissiez tout expliquer par votre science humaine, et tout contrôler !
Puis, il a entendu Galilée, qui avait déjà pris sa douche. Il réplica :
« Non, mon cher, ne croyez pas que notre science soit si grande pour tout comprendre. Nous avons cru longtemps que la terre était plate, soutenue par des colonnes, reposant sur des éléphants ; d’autres parlaient de tortues (!). Nous avons été, certes, bien fiers lorsque nous avons compris que la terre était ronde et qu’elle orbitait en cercles autour du soleil. Quelle déception ! Nous continuons à penser qu’elle est ronde, mais point d’orbites autour du soleil. Non, la terre est ronde comme un ballon, et elle rebondit sans cesse sur une pelouse rectangulaire et finie, ballotée par les chaussures, têtes et même mains d’humains affairés à la faire rentrer dans des cages de maille. Rien de cela n’est écrit en lange mathématique ! Aucune géométrie ne permet de comprendre cela! Ni mon brillant successeur Newton ni Einstein, pourtant fort bons, n’on prévu cela !
Marx, qui séchait laborieusement sa barbe intervint :
« C’est vrai, nous avons été bien contents de comprendre des choses ! Que l’ordre hiérarchique des humains ne venait ni de la nature ni de vos dieux, vieux poète, mais de la lutte de classe. Cette explication nous a bien aidés ; c’est en fin de compte le règne du capital qui dirige le monde. Mais rien ne dure, Héraclite avait raison. Maintenant, le capital s’est dématérialisé dans quelque chose de virtuel, qui est partout, comme l’éther. Ce qui intéresse les gens c’est le « fric » ; ce n’est même pas le luxe, c’est le « bling-bling », ce n’est pas le pouvoir de classe qui intéresse, ce sont les virades en Porsche à Monaco, les calls girls, les couvertures de magazines. La culture n’est plus une superstructure de domination, elle n’est même plus nécessaire, ni la religion, une lumpen-bourgeoisie vulgaire s’impose partout ; les nationalismes les plus idiots sont revenus par ce nouveau opium, même le racisme. Ce n’est plus de l’aliénation, c’est de la stupidité ! Un 18 Brumaire mondial est en cours et personne ne le voit ! Ah, misère de la philosophe ! Elle n’arrive même pas à parler d’autre chose !
Foucault, qui essuyait sa nuque limpide avec une serviette derrière une porte d’armoire ne pu se taire :
« Il est vrai que c’est du grand n’importe quoi, j’a fit tant d’efforts pour dénoncer le contrôle biopolitique d’une société qui désirait surveiller et punir ; je me suis servit de cette image du Panoptique, cette prison idéale inventée par Bentham dans laquelle tous les prisonniers seraient visibles depuis un centre. Les évolutions des nouveaux médias me donnaient plutôt la raison… Maintenant, c’est le monde à l’envers : des contre-panoptiques se multiplient, les prisonniers payent pour entrer dans des dispositifs de contrôle ovales, par des dizaines de milliers, tous concentrent leurs regards vers un centre mobile, rond comme la terre, Galilée à raison. Et même s’ils ne sont pas dans le stade, par centaines de millions ils regardent tous la même chose à la télévision. Il n’est plus nécessaire de les surveiller, donc, ni qu’ils soient visibles, puisqu’une seule chose est visible pour tous. La boucle est bouclée. Allons-nous rhabiller ».
Hésiode, qui se forçait à comprendre tout ces nouveaux mots, repris la parole ainsi : « Probablement vous avez raison, mais les mots ne veulent plus rien dire ; jadis une débâcle était une débâcle, on a connu des vrais hécatombes, les désastres étaient immenses, les pleurs inconsolables. Même une imposture était quelque chose, les châtiments divins tombaient sans pitié et les scandales et les colères retentissaient de ses propres cris au-delà des mers… aujourd’hui on pleurniche sur le sort de petit minables, on lamente la frustration des plaisirs par procuration. Rien de cela n’est digne. »
Mais c’était-là des commentaires de vestiaire. Ils n’auraient jamais du sortir. Même les âmes en peine ont droit à la confidentialité.

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Ce qui me paraît terrible n’est certes pas le sort des footballeurs incriminés, qui s’en tirent bien, mais la fausse communauté planétaire, arasée, qui se retrouve autour de la télévision. Nelson Mandela est venu assister à la coupe du monde si je ne me trompe, selon une conception de la politique respectable car proche du peuple. Mais l’individualité des joueurs et des spectacteurs semble grandement dévoyée par le cirque de l’argent et de la célébrité, la peoplisation des sportifs, loin de la haute idée de la gloire antique.