Cette fin d’année 2009 et début 2010 se présentent sur le signe de la guerre et la paix. S’il m’est apparu important d’abord de commenter ici-même le prix noble de la paix attribué si précipitamment à Barak Obama[1], c’était en grande partie par l’état d’impasse où se trouvent les négociations du proche orient… Puis, j’essayé de trouver des protocoles formels pour de vœux de nouvel an, et le résultat (imparfait) sont de vœux que des combattants pourraient adresser à leurs ennemis[2].
Nous allons maintenant visionner au ciné-philo le film « D’une seule voix » de Xavier de Lauzanne, incroyable et magnifique récit d’une de ces multiples initiatives où la créativité humaine fait sauter les murs trop étroits de la pensée politique traditionnelle. Là où on ne trouve pas d’autre solution que la loi du plus fort et la violence mimétique année après années, échec après échec de chaque négociation et après toutes les occasions manquées, peut-être la musique a-t-elle son mot à dire… la politique a-t-elle quelque chose à apprendre de la musique ?
Il a été dit que « la guerre est une affaire trop sérieuse pour la confier aux militaires »[3], il faudrait dire maintenant que « la paix est une affaire trop important pour la laisser aux politiciens » (comme la politique, d’ailleurs[4]) ; mais qui donc s’en occupera ? Les artistes ? Les musiciens ? Cela ne semble pas très sérieux…mais qui sait ? Les peuples sans doute, ou tout simplement les personnes, les êtres humains… Car il y a des situations qui ne peuvent pas, qui ne devraient plus, qui n’auraient jamais dû autant durer !
C’est un état du monde westphalien, autant dire antédiluvien, archaïque et, surtout, totalement décalé par rapport à la globalisation et aux enjeux planétaires de l’espèce humaine, qui permet cette situation. Un monde d’amis et d’ennemis, clivé de toutes parts, fragmenté et quadrillé, un monde Huntingtonien[5], sous l’emprise de pouvoirs sourds et autistes qui se répandent en paroles, année après année, cependant que des hommes en armes se chargent d’imposer la loi, de protéger et d’affirmer des frontières, de construire et de protéger des murs, et, bien pire encore, de décider de la vie et de la mort des personnes, de la liberté et de la soumission des peuples.
Qui aurait pu, un siècle avant, prédire qu’à la fin de la première décennie du troisième millénaire la Terre aurait pu encore et si bien être décrite comme abritant des zones entières dans lesquelles l’espèce humaine laisse régner la terreur, l’angoisse, la violence aveugle, la pauvreté, la précarité, l’humiliation, la vengeance, l’arbitraire, le fanatisme, l’obscurantisme, le rejet, l’intolérance ? Un monde où même l’ancienne « loi du Talion » pourrait parfois être vue comme un progrès ! Un monde où des obtuses compromissions des instances internationales, des lâchetés et d’indifférences, d’incompétences et irresponsabilités font perdurer l’infamie, la cruauté et permettent que la mort se répande et que la détestation se perpétue, en même temps que l’on s’empresse très efficacement de sauver coûte que coûte le système financier et bancaire. Un monde où les marchandises et les capitaux, les choses et le fric circulent par dessus les mers, les montagnes et les continents, s’envolent avec célérité et liberté, cependant que les hommes restent des heures, des jours, ou des années, derrières postes, confinés dans des zones, auprès des contrôles, frontières, murs et barbelés, séparés par le silence, l’incompréhension, le vide, ensevelis par la solitude, le désespoir et l’indifférence, parfois aussi par des décombres.
Quel monde est-il celui-là ? Est-il possible encore d’y chanter ? « A quoi bon des poètes en temps de détresse », se demandait Hölderlin[6]… Peut-on chanter les chansons de l’ennemi et quel sens cela peut avoir ? Que dirait la fourmi de La Fontaine ? Irrationnel ? Utopique ? Des bonnes intentions dont l’enfer en est pavé ?
Mais, justement, voilà la force de ces inventions… ce ne sont pas des solutions, pas des panacées, pas des miracles. Ce ne sont même pas des choses faciles, car il s’agit de personnes, c’est-à-dire des corps, des mémoires, des sentiments, des habitudes, des symboles, des pensées, et parmi elles des méfiances, des suspicions ; des êtres qui doivent faire face à leurs limitations, dans leur finitude et leur fragilité.
Mais il se trouve que l’humain chante, et qu’il danse, quelle qu’elle soit sa naissance, son lieu de vie, quelle qu’elle soit son histoire, son éducation… les hommes et les femmes chantent ses joies et ses souffrances, ses amours et ses illusions. Confrontés à leur condition, à des sentiments, à leur humanité ; ils font ce parcours, difficile, parfois fatigant, parfois décourageant, les uns dans la compagnie des autres, dans la proximité et dans la distance, dans la parole ou le silence, dans les regards… Où vont-ils ? Nous ne le savons pas encore. Mais nous savons par où ils passent : en traversant ce territoire sans frontières, sans gardes et sans armes, le vaste et chaleureux pays de la musique, ils avancent. Le chant, la danse, la poésie, la musique… Et oui, pourquoi pas !
Adoucit-elle les mœurs ? Que peut-elle contre le mal, contre la force, contre le crime ? Que peut-elle contre les chars et les bombes humaines ? L’émotion est-elle bonne conseillère ? Nous n’en savons finalement pas trop rien… Si, une chose au moins : que sans ces tentatives généreuses, audacieuses, risquées, utopiques, folles parfois ; que sans la créativité, l’invention, l’intelligence ; que sans l’ouverture, la patience et l’accueil, sans ces mains tendues ces oreilles ouvertes, ces voix claires, que sans tout cela rien ne sera obtenu.
La paix viendra un jour ; ça aussi nous le savons, des ennemis jurés qui se sont autrefois massacrés sont devenus des partenaires, même des amis. Un jour cela sera une réalité aussi en Palestine, en Israël, dans le proche et le moyen orient, dans le monde… Mais ce qui est presque incroyable, ce qui paraitra alors difficile à croire ; ce qu’on ne pourra pas, dans ce futur que nous attendons – ce ne sera pas propre ni exacte – c’est dire qu’il sera alors possible que les peuples chantent ensemble, qu’ils dansent maintenant ensemble, qu’ils participent de ce que Herder appelait la vaste symphonie de l’humanité… ce ne sera pas alors possible car il est déjà possible ! C’est déjà fait ! Chanter ensemble, en temps de pleine détresse. Une femme dit, à un moment : « quand on a chanté les chansons de l’autre bord, on ne peut pas les bombarder ».
Ce film nous fait vivre cette improbable expérience, ce présent du futur, ce regard d’un monde nouveau en train de se faire. Il n’ya pas de future s’il n’est déjà quelque part ici et maintenant… C’est pourquoi à la lucide alternative posée par Elie Barnavi, « Aujord’hui, ou peut-être jamais… » (Versaille, 2009), je ne peut pas croire que ce soit peut-être jamais…
Le mot espérance n’est pas un vain mot lorsqu’il n’est pas seulement un mot. C’est une idée indigente, qui manque de beaucoup, comme la Pénia des grecs[7], elle a grand besoin de beaucoup de choses pour ne pas être vaine fumée. Elle a besoin des actes, des choix, des paris et de risques, de messages clairs et des bouteilles à la mer, des projets et des luttes, des efforts et des réalisations, des tentatives et des résultats. Elle a besoin des chants humains (et non des sirènes), de courage, des mots vrais et de philosophie…
[1] Voir plus bas « Impératif-conditionnel à l’imparfait du présent… »
[2] « Petite métaphysique de vœux de nouvel an », mon article précédent.
[3] C’est une sentence de Georges Clemenceau.
[4] Cette phrase, en revanche, on ne sait qui l’a inventé, mais on peut la dire souvent à propos, par exemple lors du dernier sommet de Copenhague.
[5] Ce mon n’existe pas, mais on pourrait l’inventer, à partir de Samuel Huntington, auteur de la funeste théorie du « choc de civilisations ».
[6] Cette parole figure dans l’élégie « Pain et vin », composée vers la fin de l’année 1800. Amplement commentée par Heidegger dans un texte célèbre : Pourquoi des poètes, dans Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962.
[7] Platon fait une très belle description de l’indigence d’Eros, fils de Poros, la ressource et Pénia, la pauvreté. Comme Eros, peut-être l’espérance n’est pas non plus seulement indigente mais aussi pleine de ressources.

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Que interesante articulo, muy esperanzador tambien.
Excelente blog Daniel, todas mis felicitaciones y apoyo en este proyecto.
Bonjour Daniel,
Bravo pour tous vos textes très inspirants.
J’aimerais pouvoir vous communiquer un commentaire mais je ne souhaite pas qu’il soit publié sur votre site. Comment puis-je vous écrire pour un simple échange.
En vous remerciant pour votre réponse personnelle.
Véronique
Merci, Véronique, vous pouvez tout simplement m’écrire, bien sûr, à mon adresse courriel (je croyais qu’elle était trouvable sur le site). Toutefois, étant assez contraignant de tenir un blog, écrire des articles pour le site du Café des Phares, des textes sur le ciné-philo, etc., que je ne vous assure pas la rapidité de mes réponses… Je regrette un peu que vous ne désiriez pas rendre publics vos commentaires: la passivité et la consommation étant le lot du plus grand nombre, le fait que quel’un veuille réagir est plutôt considéré comme une chance; priver les autres de cette attitude active est un peu dommage.
Mais allez-y quand-même. Mon adresse est daniel.ramirez@philo-music.eu