LE MONDE EST-IL ROND COMME UN BALLON ? Ou la minable comédie

On entend tellement parler de football par tous et par n’importe qui. Mais que peut-on dire de sensé ? Pas grande chose, peut-être. Autant essayer d’entendre des personnes moins médiatiques, ce dernier temps. Mais où les trouver ? Dans l’autre monde, bien sûr ! Dante et Virgile ne les ont pas rencontrés dans ses passages par le purgatoire et l’enfer, car dans les plaines et vallées de l’inframonde, tout le monde ne s’y trouve pas. S’ils avaient fréquenté les vestiaires (eh oui ! les âmes errantes font du sport, autrement elles perdraient la forme, et l’âme n’est que la forme du corps, si l’on  croit Aristote). Contrairement à ce que l’on peut penser si l’on se limite au vivants, – quelle étroitesse ! – notre actualité est suivie par ces braves d’autrefois, qui avec ses mots essayent de comprendre ce qui se passe. Et se lamentent aussi.

Voici ce qui m’a été raconté par un journaliste de l’au-delà, qui passait dans les vestiaires d’un stade du purgatoire:

D’abord il a vu Hésiode, trempé de sueur, qui clamait ainsi, désespéré :

« Oh, âmes errantes, pleurez de ce que les gloires passées soient passées et que toute grandeur  fusse rapetissée ! Jadis des Titans, des géants s’affrontèrent dans de luttes olympiennes, des combats ou force et courage ne limitaient qu’avec les cieux. Puis, par la ruse de certains et la tromperie, vous les hommes, avec l’aide de Prométhée, vous avez tout ramené à la terre, vous avez tout voulu connaître et maitriser. Mais, là encore, lorsque dieux et héros chutaient, ils étaient enchainés le haut d’une montagne ou déchiquetés par des parques, ses membres éparpillés dans les 4 mondes. Aujourd’hui, rien que du petit et du misérable. Un petit carton jaune ou rouge, des racontars de vielle crétoise, un langage de caserne spartiate ! Il est bien normal que vous puissiez tout expliquer par votre science humaine, et tout contrôler !

Puis, il a entendu Galilée, qui avait déjà pris sa douche. Il réplica :

« Non, mon cher, ne croyez pas que notre science soit si grande pour tout comprendre. Nous avons cru longtemps que la terre était plate, soutenue par des colonnes, reposant sur des éléphants ; d’autres parlaient de tortues (!). Nous avons été, certes, bien fiers lorsque nous avons compris que la terre était ronde et qu’elle orbitait en cercles autour du soleil. Quelle déception ! Nous continuons à penser qu’elle est ronde, mais point d’orbites autour du soleil. Non, la terre est ronde comme un ballon, et elle rebondit sans cesse sur une pelouse rectangulaire et finie, ballotée par les chaussures, têtes et même mains d’humains affairés à la faire rentrer dans des cages de maille. Rien de cela n’est écrit en lange mathématique ! Aucune géométrie ne permet de comprendre cela! Ni mon brillant successeur Newton ni Einstein, pourtant fort bons, n’on prévu cela !

Marx, qui séchait laborieusement sa barbe intervint :

« C’est vrai, nous avons été bien contents de comprendre des choses ! Que l’ordre hiérarchique des humains ne venait ni de la nature ni de vos dieux, vieux poète, mais de la lutte de classe. Cette explication nous a bien aidés ; c’est en fin de compte le règne du capital qui dirige le monde. Mais rien ne dure, Héraclite avait raison. Maintenant, le capital s’est dématérialisé dans quelque chose de virtuel, qui est partout, comme l’éther. Ce qui intéresse les gens c’est le « fric » ; ce n’est même pas le luxe, c’est le « bling-bling », ce n’est pas le pouvoir de classe qui intéresse, ce sont les virades en Porsche à Monaco, les calls girls, les couvertures de magazines. La culture n’est plus une superstructure de domination, elle n’est même plus nécessaire, ni la religion, une lumpen-bourgeoisie vulgaire s’impose partout ; les nationalismes les plus idiots sont revenus par ce nouveau opium, même le racisme. Ce n’est plus de l’aliénation, c’est de la stupidité ! Un 18 Brumaire mondial est en cours et personne ne le voit ! Ah, misère de la philosophe ! Elle n’arrive même pas à parler d’autre chose !

Foucault, qui essuyait sa nuque limpide avec une serviette derrière une porte d’armoire ne pu se taire :

« Il est vrai que c’est du grand n’importe quoi, j’a fit tant d’efforts pour dénoncer le contrôle biopolitique d’une société qui désirait surveiller et punir ; je me suis servit de cette image du Panoptique, cette prison idéale inventée par Bentham dans laquelle tous les prisonniers seraient visibles depuis un centre. Les évolutions des nouveaux médias me donnaient plutôt la raison… Maintenant, c’est le monde à l’envers : des contre-panoptiques se multiplient, les prisonniers payent pour entrer dans des dispositifs de contrôle ovales, par des dizaines de milliers, tous concentrent leurs regards vers un centre mobile, rond comme la terre, Galilée à raison. Et même s’ils ne sont pas dans le stade, par centaines de millions ils regardent tous la même chose à la télévision. Il n’est plus nécessaire de les surveiller, donc, ni qu’ils soient visibles, puisqu’une seule chose est visible pour tous. La boucle est bouclée. Allons-nous rhabiller ».

Hésiode, qui se forçait à comprendre tout ces nouveaux mots, repris la parole ainsi : « Probablement vous avez raison, mais les mots ne veulent plus rien dire ; jadis une débâcle était une débâcle, on a connu des vrais hécatombes, les désastres étaient immenses, les pleurs inconsolables. Même une imposture était quelque chose, les châtiments divins tombaient sans pitié et les scandales et les colères retentissaient de ses propres cris au-delà des mers… aujourd’hui on pleurniche sur le sort de petit minables, on lamente la frustration des plaisirs par procuration. Rien de cela n’est digne. »

Mais c’était-là des commentaires de vestiaire. Ils n’auraient jamais du sortir. Même les âmes en peine ont droit à la confidentialité.

« CLEO DE 5 à 7 » au ciné-philo. Une petite phénoménologie du corps vécu.

Une jeune femme, belle et insouciante reçoit la « révélation » d’une maladie ; une heure et demi plus tard elle doit passer chercher les résultats des analyses médicaux… elle  marche, elle arpente les rues de Paris, de 17h à 19h. Que se passe-t-il dans sa tête, dans sa chair, dans sa subjectivité ? C’est le pari de cette œuvre si particulière, petit bijou de la nouvelle vague, que nous qualifions de petite phénoménologie du corps vécu. Nous le montrer, nous le faire voir, plus encore, nous le faire vivre.

Car tout change alors, les rues, les objets, les vitrines, les rencontres, tout ce qui constitue le « monde » de cette petite Cléopâtre dont le royaume s’effondre, s’emplit rapidement de la coloration de cette attente. Elle n’est pas dans son corps comme avant. Mais au fait ? Est-elle dans son corps ?

En effet, la philosophie a été toujours confrontée à cette question : habitons-nous notre corps ou sommes-nous notre corps ? Car si la première hypothèse est vrai, nous ne le sommes pas, et, de Platon à Descartes, en passant par le bouddhisme et les monothéismes, nous sommes autre chose qu’un corps : une âme, un esprit, un souffle, chu dans un dispositif spatial, matériel, étendu, que nous appelons le corps (soma, qui était aussi le terme que le grecs utilisaient pour cadavre). Un autre regard nous mène d’Aristote à Spinoza, et jusqu’à la phénoménologie, particulièrement celle de Merleau-Ponty, Levinas, Ricœur, en essayant de le lire notre subjectivité dans la continuité de notre chair et la chair du monde, de saisir notre être comme être corporel.

Bien sûr, la science actuelle, la neurobiologie et la connaissance des systèmes cognitifs ne cessent de nous plonger dans la corporalité de nous-mêmes. Mais rien n’est entièrement convaincant de l’extérieur, car l’expérience de « notre corps » est toujours unique et presque incommunicable… tout rendu d’une expérience, soit-elle la douleur, l’émotion, la perception même de la couleur, laisse un résidu, qui ne peut être sinon vécu par soi-même. Personne d’autre ne peut expérimenter « mon angoisse », ou « ta tristesse » ou « sa douleur » ; ces états subjectifs ne se disent pas sans pronom possessif.

C’est ainsi que la phénoménologie à cherché dans la description la plus serrée de nos perceptions conscientes, telles qu’elles apparaissent dans la conscience, une voie d’entrée dans ce mystère, retourner « aux choses elles-mêmes ». C’est pourquoi le roman (Joice, Duras, ou le Sartre de La Nausée, par exemple) s’y prête peut-être mieux que l’essai philosophique. Ou encore le cinéma, art de la perception et de la durée par excellence. Resnais, Visconti, et bien d’autres ont essayé de percer cette extériorité qui nous laisse toujours en dehors de l’expérience subjective d’un autre, pour nous faire presque vivre « dans la peau » d’un personnage des fragments de vie, de bribes de temps, des histoires incarnées.

Agnès Varda, artifice des instants volés, virtuose du détail inaperçu, signe ici son deuxième film ; un coup de génie, par sa simplicité désarmante, par sa cohérence formelle. L’esthétique est entièrement au service du propos ; autant la beauté de l’actrice, qui se vit elle-même comme belle que celle de la ville « par beau temps », rien n’est innocent dans ce tableau faussement naïf.

Ces deux heures dans la vie d’une femme, que nous suivons pas à pas, son attente, ses découvertes (« en temps réel », dirait-on actuellement), son égarement, son expérience d’être elle-même en train de ne plus être ce qu’elle est, pour le dire d’une façon sartrienne… Nous assistons de plus près à la transformation d’une existence. Devant le temps physique qui égrainent les horloges omniprésentes, l’image que les miroirs revoient de plus en plus fragmentée, striée par la vie qui passe, marquée par l’avenir qui s’emmêle dans le présent…

L’« être pour la mort » qui se fait question dans son corps (et ne pas dans son être comme le dit Heidegger) de son être qui est appelé à assumer son horizon d’effacement.

Le quotidien concret de l’attitude naturelle, de ce qui est immédiatement là, donné, l’environnement, ou l’entourage, perdent ainsi leur évidence pour devenir signe, écriture, menace, vecteur, intention ; pour devenir peu à peu « monde de la vie » (Lebenswelt, en termes de Husserl) et s’imposer au corps, l’ouvrant à lui-même, et le menant à transcender la contraction que la souffrance et l’angoisse lui imposent.

Par la présence d’autrui, par l’intersubjectivité, la surprise de l’altérité, par la relation, peu à peu une autre révélation prend corps. La vie se déconstruit en se découvrant, rien de plus humain et de plus mystérieux…

Séance de « Ciné-philo » le dimanche 23 mai 2010 à 14h20 à l’Entrepôt,

7, rue Francis de Pressensé

Paris 14e M° Pernety (8€)

présentée et animée par Daniel Ramirez,

débat sur le sujet « sommes-nous notre corps ou nous l’habitons? »

« KATYN » d’Andrzej Wajda au ciné-philo, ou comment assassiner en masse deux fois, en tuant aussi la mémoire et en enterrant la vérité avec la complicité d’un maximum de personnes respectables.

Film bouleversant d’un des plus grands réalisateurs vivants, il raconte l’histoire d’un de pires crimes de guerre du XXe siècle, doublée d’un de plus grands mensonges de l’histoire politique. Pas de quoi faire l’économie les superlatifs… mais il faut s’armer de courage, car l’affaire est terrible. Le voir et en discuter fait partie aussi du combat pour la mémoire… Il faut dire que ce film n’a été distribué que sur trois salles sur Paris, malgré la critique élogieuse du monde du cinéma et l’accueil enthousiaste des historiens et philosophes. Comment une telle chose est possible ? Quelques chiffres peuvent nous illustrer mieux. Ou augmenter notre stupeur : comparez la présence dans la distribution d’autres films sortis au même moment, juste pour l’Ile de France : Dragonball Evolution» : 44 salles. «Monstres contre Aliens» : 106 salles. «Safari» avec Kad Merad : 72 salles ;
«Katyn» : à Paris, 3 salles (d’Art et d’Essai) d’art et d’essai ; aucune en banlieue (!). Est-ce digne de la culture d’un pays ?

Plus spectaculaire encore, en Allemagne, aux USA, et dans nombreux autres pays, le film n’est simplement pas distribué.

Pourquoi ?

Avons-nous tant de mal à reconnaître que la brutalité assassine, la massacre de masse, le visage hideux d’une real-politique criminelle et du mensonge d’Etat le plus éhonté ont pu ainsi frapper des deux côtés ? Qu’est-ce qui a d’insupportable dans cette hypothèse ?

C’était déjà l’idée d’Hannah Arendt, le totalitarisme est un phénomène correspondant, et il n’y a pas lieu à séparer les deux exemples, nazi et soviétique. D’ailleurs sa vision de l’usage du mensonge systématique en politique, dès que les ressorts de l’autorité sont détruits et le pouvoir se retrouve non plus face à un peuple mais une « masse » ; la violence alors à les portes ouvertes et devient une véritable technique de gouvernement. Ces théories peuvent être insuffisantes mais cette intuition reste fondamentale.

La sombre histoire de Katyn fût tristement ramenée à l’actualité récente par le hasard de la tragédie aérienne polonaise, cela au moment même où la vérité était finalement honorée. Une tentation difficile à contrer nous ferait mettre de guillemets au mot « hasard ». Comme si tant de malheur ne pouvait être commémoré sans dommage, sans effroi, comme si une sorte de malédiction renvoyait tout le monde vers les arcanes de l’horreur enfoui dans ce pays à l’histoire prise au piège du voisinage des systèmes de l’horreur. Quelque part entre le pacte germano-soviétique et la solution finale, il c’est passé cela… Et la vérité a été durablement escamotée, avec la complicité de beaucoup de monde.

Le questionnement d’Arendt, à propos du totalitarisme ou face au procès d’Eichmann : Que c’est-t-il passé, comment cela a été possible et pourquoi ?, devrait rester une exigence de la mémoire et de la dignité humaine. La philosophie peut-elle surmonter la sidération et en tirer une pensée, des paroles, des discours ? Ce film nous y enjoint.

Séance de ciné-philo animée par Daniel Ramirez,

le dimache 9 mai 2010 à 14 h 20

L’Entrepôt, lieu des cultures,

7, rue Francis de Préssensé

Paris 14e

VOLCAN ANTE-PROMÉTHÉEN, ou comment mettre des choses à leur place avec un mot imprononçable

Ces jours-ci, un événement qui a très peu à voir avec les êtres humains a tout de même bouleversé la vie de presque toute l’Europe.  La magnitude de ce fait est tellement gigantesque et démesurée qu’une sorte d’aveuglement fait qu’on n’en parle pas autant que ça dans les medias, et en tout cas pas plus que d’autres choses, comme une obscure affaire de footballeurs et de mœurs douteux et de procès en cours d’homme politique pittoresque. Peu de commentaires et des chose banales.

Je vais parler, bien sûr de l’éruption du volcan en Islande. Mais, que peut tirer la philosophie d’un tel fait ?

Il est philosophiquement intéressant déjà  de se le demander, car nous sommes bien prompts à sauter sur chaque démonstration des turpitudes humaines, de piétinement des droits ou de scandales moraux, des âneries politiques et des aberrations sociales. Pour ce qui est des catastrophes naturelles la chose se complique : tremblements de terre en Haïti, au Chili, en Chine ; il nous es encore possible –même presque obligatoire – de faire le lien entre celui de Haïti et la pauvreté, celui du Chili et l’imprévision du gouvernement : l’alerte tsunami n’a pas été déclenchée et les secoures ont terriblement tardé[1] ; sur la Chine, on peut toujours pointer  (cela n’a pas manqué) que le Dalaï-lama est empêché de se rendre dans sa région, donc c’est encore le gouvernement…

Habitués à mettre en garde contre les dégâts des humains sur la planète, sur fond d’éthique de la responsabilité à la Hans Jonas, de connaissances écologiques, de propagande écologiste et de catastrophisme éclairée[2], nous sommes devenu mal armes pour penser un phénomène qui ne nous a, si l’on peut dire, rien demandé.

Mais, que c’est-t-il passé en Islande ? Presque rien pour les islandais, fort heureusement pour eux les vents ont soufflé dans la direction de l’Europe. Pas de morts, presque pas de dégâts ; et le gouvernement n’y est pour rien. On aurait pu tout oublier presque. Manque de chance, les cendres éjectées ont formé un nuage tellement immense qu’en venant, même dilué, sur l’Europe, cela a paralysé complètement la navigation aérienne de la partie de la planète qui en est la plus dense. Un tel blocage a vite dépassé et très largement la suspension du trafic aérien lors des moments d’incertitude du 11 septembre 2001. Tout l’industrie du malin génie du terrorisme n’on pas pu produire une telle paralysie. Plus de 100 millions d’Euros perdus chaque jour par les compagnies aériennes! Des centaines de milliers de personnes sans pourvoir rentrer ou retourner chez eux.

Mais pas de coupable. C’est ça qui gêne. Ce sont des particules, des grains de poussière qui paralysent nos énormes avions, nos systèmes si sophistiqués de transport…  Tout ce que l’on a pu trouver cette fois-ci pour polémiquer est la question de l’application – exagérée ou non – du principe de précaution, mieux illustré d’ailleurs par la gestion de la grippe H1N1. Question somme toute secondaire, si l’on ne questionne pas le principe de précaution lui-même, bizarrement inscrit dans la constitution française. C’est maigre.

Je vais vous proposer, pour ouvrir cette petite réflexion, de regarder attentivement une photo de cette éruption (je ne peux pas la mettre ici, car elle mérite une haute définition et ce serait trop lourd pour les capacités de ce blog), cliquez donc sur ce lien : http://apod.nasa.gov/apod/ap100419.html

Elle se passe de commentaire, mais puisque nous sommes là pour ça… allons-ci.

Considérez ceci : L’espace que nous occupons dans la surface de la Terre est très étroit, finalement, si l’on exclu quelques appareils envoyés dans l’espace, cela ne va pas plus loin que quelque kilomètres pour les plus profonds forages sous terre, et quelques 12.000 mètres pour les vols le plus hauts. Autant dire une peau d’oignon, et toute l’existence humaine se passe dans cette sorte de membrane de la planète. Il est évident que ce nuage va beaucoup plus loin en altitude et surtout vient de beaucoup plus profond dès couches souterraines et par les veines enfouies de notre planète. Quelle activité prodigieuse, quels immensités d’énergie grouillent sous nos pieds ! Cet événement nous dépasse dans un sens de la verticalité. L’image le dit elle-même. Et nous, férus d’horizontalité démocratique, avons désappris à penser la verticalité.

Lorsque nous pensons que la terre est ronde (ce n’est qu’une pensée, il n’est pas donnée à tout le monde de le voir), nous pensons au chinois qui sont nos « antipodes » ; mais nous ne pensons pas à ce qui nous sépare d’eux, vraiment, physiquement, en ligne droite, dans les entrailles de la planète. Si nous voulions y aller directement, 12.000 kms nous séparent, et au milieu, un noyau de quelques 1000 kms de rayon, où uranium et thorium sont transformés en permanence en plomb, le tout dans l’agréable température de quelques 6000 degrés. Il est préférable de contourner tout cela et faire les quelques 20.000 kms que cela donne en surface, par notre monocouche que nous appelons aussi la biosphère. Et nous pensons ainsi que c’est cette distance-là qui nous sépare, ou les quelques 22 heures de vol d’avion…

Nous avons peut-être raison de penser ainsi, mais ce qui m’intéresse ici c’est justement ce qui reste impensé dans cette habitude mentale.

Est-ce par ce que nous habitons une si mince surface que nos pensées son superficielles ?

Ainsi, c’est une petite leçon d’humilité qui nous donne ce volcan, à commencer par son nom:  « Eyjafjallajokull », imprononçable, sauf à être islandais, ce que malgré tout peut arriver, mais c’est encore une ironie du sort, que ce petit pays qui ne fait pas trop parler de lui nous envoie une telle… chose ; expédié par courrier aérien, avec un expéditeur dont on n’arrive pas à dire le nom. Et toute notre activité aérienne s’arrête nette.

Un ami commentait pertinemment que nous sommes devenu tellement dépendants de nos systèmes hautement complexes, comme notre effarante trafic aérien ou encore plus, nos télécommunications. Notre mode de vie ne se conçois pas sans eux, à tel point que, sans nous rendre trop compte, nous sommes complices d’une très grande fragilité de ce même mode de vie. Qu’arriverait-il si Google s’arrêtait tout d’un coup ? Ou tout l’Internet, par un orage magnétique planétaire, par exemple ? Nous ne voulons même pas y penser, parce que nous sommes devenus incapables de nous penser sans tout cela.

Regardez encore une fois cette photo incroyable, considérez la taille des montagnes, tout en bas, la taille de la foudre, qui véhicule des millions des volts de la partie haute à la partie basse de ce nuage de particules, regardez les projections de matière en fusion. Tout cela ne peut pas être décrit adéquatement par notre langage, il relève de ce que Kant aurait appelé le sublime, une sorte d’admiration mêlée de crainte et de sentiment de ce qui nous dépasse de très loin.

Peut-être la mythologie grecque avec ses figures si hautes en couleurs, pourrait évoquer un incident colérique, sur fond de Chaos primordial, entre Héphaïstos, divinité du feu et de la forge, Zeus et sa foudre, le tout avec la complicité d’Eole et ses vents capricieux. En tout cas rien ne fait penser aux desseins personnels, ni aux finalités d’un Dieu dont l’homme, l’Adam, aurait été le point culminant de sa création. De cette photo, l’homme est le grand absent, même si c’est lui qui l’a prise, de bien loin (il y a intérêt). On ne voit pas non plus, aux vues de ce que cela a produit en Europe (cette nymphe, enlevée par Zeus, justement) l’action du vol du feu sacré par Prométhée et son don aux hommes. Rien de tel ici. Cela se passe sans Prométhée. Ou avant lui.

D’autres évoquent Gaia, l’ancien nom de la Terre, lorsqu’on lui attribue une sorte de super-conscience ou de volonté, dans certaines visions de la « deep echology », qui protesterait ou qui se défendrai de notre action polluante et irresponsable. Je n’arpenterai pas  cette voie, qui me semble relever d’une forme de sensibilité romantique, voire de pensée magique, peu aptes à la philosophie (Mais, ne sont-elles ces deux formes-là, des versions tardives de l’ancienne mythologie ?). Il faudrait en tout cas lui attribuer aussi à Gaia le sens de l’humour et peu d’amour pour la vie, car la pollution qui se dégage de ce type d’éruptions est tellement supérieure à celle de l’homme ! Si on laisse de côté le populaire astéroïde, l’hypothèse la plus acceptée sur la disparition des dinosaures, est bien le volcanisme.

Notre technologie – et notre mode de vie, qui en dépend – apparaît en tout cas comme particulièrement vulnérable et suspendue à des aléas et à des forces que nous ne maitrisons pas le moindre du monde. La puissance de cette éruption n’a pas été mesurée avec précision, mais vu sa taille, combien de fois nos bombes atomiques les plus puissantes, terreur technologique majeur, fierté de militaires et source d’envies et d’obsessions ? 100 fois ? 1000 fois ? C’est à voir…

La prétention humaine de tout contrôler, de rationalisation de la vie, de maîtrise des risques (principe de précaution approchant l’hystérie), ce que Heidegger nommait « l’arraisonnement » de la nature et la terre, c’est-à-dire en même temps rationalisation que domination et contrôle -dans le sens où on arraisonne un bateau, par ex-. Ces sentiments et ces pensées sont devenus des croyances partagées, de doxas, des dogmes. Les voici ridiculisées, et notre anthropocentrisme malmené : qui peut « arraisonner »  Eyjafjallajokull ? Il faudrait déjà pouvoir dire son nom.

Pour une fois que nous ne nous occupons pas de la vie humaine ! Elle n’y est pour rien, elle pourrait avoir disparu depuis des millions d’années que des tels événements continueront à se produire ; sans témoin, sans avions cloués au sol, sans photo.

Nous voilà au défi de penser aussi le non-humain, qui n’est visiblement pas infrahumain, ni supra-humain, car c’est aussi le non-vivant. Peut-être, justement, il ne s’agit pas d’un signe du « sacré »[3], mais de cette autre chose, cette altérité, cette activité où nous n’avons rien à y faire, ce prodige sans finalité ni auteur, ce festin où nous ne sommes pas invités… cette absence et de Dieu et des hommes.


[1] Commentaire ici : http://philo-music.eu/?p=121 , mais attention, c’est en espagnol…

[2] Voir, Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1993. Jean-Pierre Dupuis, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.

[3] La Marque du Sacré est le titre du dernier livre de Jean-Pierre Dupuis, Carnets Nord, 2008.

« AGORA » ou comment le vent de l’histoire tourne sans que l’on s’en aperçoive, balayant les idées, les civilisations et l’amour.

Film de Alejandro Amenabar (2010) au ciné-philo

Un des rarissimes « péplum » qu’on puisse voir sans sourire, ce film beau et ambitieux, au grand souffle, malgré son esthétique un peu Hollywoodienne, retrace les événements autour de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a changé l’histoire, les tensions et violences entre  communautés, juives, gréco-égyptiennes, romano-chrétiennes, les disputes idéologiques, scientifiques et philosophiques de ce temps, comme la question héliocentrique, anticipée par Aristarque, puis, oubliée. Le tout auteur de la magnifique Hypatie d’Alexandrie, une des premiers femmes philosophes connues, héritière du néo-platonisme, astronome et enseignante ; sans doute un être trop libre (et une femme trop intelligente) pour des temps troubles où la connaissance et l’amour de la sagesse son vite broyés par des luttes pour le pouvoir et obscurantismes, à l’aube de ce qui deviendra l’occident… qui en héritera forcément.

Il y a aussi une réflexion sur la liberté, l’amour, l’appartenance et l’indépendance des êtres humains qui, se débattent pour ce qu’ils croient juste, ou pour ceux qu’ils désirent. Mais ils le désirent si ardemment que cela ne laisse pas place à la discussion ou à la délibération, qui étaient pourtant essentiels aux républiques antiques.

Un temps de crise fait que les enjeux de croyances, les désirs d’hégémonie deviennent irréductibles, non négociables, conduisant tout droit vers le dénuement tragique connu.

On peut dire qu’on n’a rien inventé aujourd’hui en matière de dogmatisme et d’intolérance, mais ce qui est plus grave, on n’a pas beaucoup avancé non plus.

Une méditation sur la fin des civilisations, les temps des changements, les processus qui dépassent les individus et les communautés.

Tout ceci peut, mais non sans précautions de rigueur historique et intellectuelle et en se gardant de comparaisons hâtives, nous conduire à des analyse de notre époque actuelle. L’Occident n’est pas aujourd’hui comme l’Alexandrie de l’époque, une civilisation finissante, aveuglée par ses gloires et réalisations passées, qui ne voit pas le vent de l’histoire tourner et des forces centrifuges agir dans tous sens à sa dissolution ?

Séance présentée et animée par Daniel Ramirez.

Le dimanche 11 avril 2010 à 14 h 20

L’ENTREPOT, lieu de cultures

7 Rue Francis de Pressensé, Paris 14e (M° Pernety)

Grand Concert de solidarité avec le Chili

Le 27 février 2010 le Chili à été frappé par des événements telluriques d’une puissance destructrice hors du commun. Un tremblement de terre 8,8 (ech. Richter), suivi par de nombreuses répliques a détruit des villes et de villages dans des vastes régions. Puis, des raz de marée ont détruit une grand partie des village côtiers de toute une zone du pais. Près de 800 morts, mais aussi des centaines des milliers d’habitants ont été affectés et particulierement des artisans pêcheurs et ses familles ont tout perdu.

L’ampleur des destructions est immense.

Nous ne pouvons rien contre ces éléments déchaînés. Mais nous pouvons tout contre l’indifférence, contre égoïsme et contre la passivité.

Ce concert se veut une preuve. Avec votre présence, l’espoir, l’engagement et la générosité ne seront pas partis avec la vague…

Pour la toute première fois à Paris, des musiciens mapuches, des chanteurs populaires, des concertistes classiques, des musiciens de jazz, chiliens, latino-américains et français, ainsi que des plasticiens, uniront leur art pour montrer que, même loin de nos côtes ravagées, nous sommes avec aux. Et vous aussi.

Daniel

ACTION POUR LE CHILI

GRAND CONCERT DE SOLIDARITE AVEC LE PEUPLE CHILIEN

JEUDI 1° AVRIL , SALLE DE FETES DE LA MAIRIE DU 13e arr. de Paris.

Evénement à partir 18H30 (restauration, vente aux enchères de tableaux)

Concert à 19h30

MUSIQUE MAPUCHE : Eladio Antiao et groupe « Ayekantún »

MUSIQUE CLASSIQUE: Alvaro Covarrubias (guitare), María Paz Santibáñez (piano) , Daniel Ramirez (flute traversière) et Julio Laks (piano), « Alpha Ensemble«  :  Constanza Dávila, piano /Eduardo Valenzuela, violoncelle/ Felipe Canales, contrebasse .

MUSIQUE POPULAIRE INSTRUMENTALE: Le pianiste argentin Miguel Angel Estrella - Ambassadeur de l’Argentine auprès de l’UNESCO - avec son groupe « Dos mundos »

JAZZ CONTEMPORAIN: Mirta Pozzi y Pablo Cueco (musique improvisées, percussions), « Manuel Villarroel et Latin Jazz Quartet« : Manuel Villarroel, piano / Fabrice Amann, clarinettes / Olivier Michel, contrebasse /Javier Estrella, batterie .

CHANSON ET MUSIQUE POPULAIRE: « Guillatun » (avec d’anciens membres de « QUILAPAYUN »), Gabriela Barrenechea et son groupe, Mariela Gonzalez et Simon Gonzales ( membre de la  »La bizikleta »), Marcela Coloma et Marco Araya (duo  chant et instruments ), Alain Tremolières (bariton) et María Paz Santibáñez (piano) .

Participation (bon de soutien) : 15 euros

Restauration sur place : produits typiques chiliens: vin, empanadas, pisco souer (à goûter sans faute, mais à consommer avec modération) /

Vente de tableaux et photos de plasticiens chiliens  (à acheter sans modération).

Organisé par le Comité Action Chili qui réunit différentes associations chiliennes de Paris avec l’aide de la Mairie du XIIIe .

Les bénéfices de ce concert serondirectement et intégralement envoyés au Syndicat des femmes pêcheuses artisanes et collectrices d’algues de Coliumo (village côtier dévasté par le tsunami, 8éme région du Chili)

Site web

http://actionporchile.blogspot.com/

« POR ALGO SERA » o como no hacer filosofía sobre un terremoto

Por qué será Dios del cielo

Que no se resigna el alma,

Cuando nos cambian la calma

por olas de desconsuelo[1]

He dudado en escribir algo sobre el terremoto en Chile, como dudé hasta desistir respecto al que ocurrió en Haití… Comentar “filosóficamente” hechos trágicos tiene algo de ridículo y tal vez incluso indecente, y se presta a malentendidos respecto al sentido de la expresión “filosóficamente”. Y de todas maneras, el que escribe no está en zanjas ni hospitales de campaña, quien tiene la pluma o el teclado no tiene pala ni venda ni maneja camión, lancha o ambulancia.

Por otra parte se somete a dura prueba nuestra capacidad de pensar lo horrible, manteniendo un equilibrio entre lo pensado –un hecho natural y desnudo de intenciones– y nuestra tendencia a acusar y a buscar culpables, transformando en moral algo que tal vez no lo es, tendido entre el sentido y el absurdo de las cosas…

Debo decir que lo que me decidió a escribir es un hecho personal: yo debía estar en Chile en esas fechas, un viaje previsto con mi familia hacia la zona sur, la más próxima al epicentro. Por “azar” (pérdida de un documento), el viaje falló. Surge así este pensamiento, à veces formulado, otras no: “por algo será”. Algunos días después, comenzando a recibir las noticias del terremoto, ese “por algo será” resuena extrañamente y produce una especie de estupor, sin que se forme en la conciencia una interpretación clara de su significado.

Las frases y comentarios respecto a estos “signos” son características de situaciones dramáticas: alguien pierde un vuelo, por atraso u otra razón, y el avión cae, produciendo una masacre a la cual el imprudente viajero escapa “como por milagro”.

Como puede verse ya, la expresión “un hecho natural y desnudo de intenciones”, no es tan evidente. Durante milenios, terremotos, erupciones, o tempestades fueron atribuidos à humores y excesos de dioses poderosos pero no muy sabios. Maldiciones, castigos, venganzas podían dar cuenta de tales hechos. Luego de las revoluciones monoteístas, el poder creador se traslada fuera del mundo y los eventos destructores de la naturaleza (diluvio, plagas, catástrofes) fueron interpretados como “enviados” por los Elohims o por YHVH en las vicisitudes de una alianza difícil.

Poco a poco la teología fue forjando el concepto de Providencia divina, en le profetismo Judío tardío, el Cristianismo y el Islam. Lo que ocurre es obra de un Dios sabio y todopoderoso, que ha previsto lo que debe ocurrir, en un plan mesiánico o apocalíptico que conduce a la salvación ya la realización total de la creación.

Pero el problema terrible para la teología persistió: ¿Cómo entender la existencia del mal y el sufrimiento en un mundo creado por una inteligencia infinita y benefactora? Agustín y luego Leibniz forjaron la “teodicea” o justificación de Dios, la respuesta del pensamiento monoteísta a la existencia del mal en el mundo. La explicación es muy sutil pero puede resumirse (pobremente, como todo resumen) así: el hombre, creado a imagen y semejanza de Dios debe ser libre; un mundo sin el mal es un mundo sin la libertad; así, aún cuando ello permite el sufrimiento y el mal, el mundo tal como es, es el mejor posible, superior a un mundo posible sin la existencia del mal (como el de los ángeles, por ejemplo).

Ello funciona más o menos bien en lo que respecta al mal moral[2], aquel que puede ser elegido (o evitado) por el hombre libre. ¿Pero, como explicar los males terribles que solo la naturaleza produce? ¿Qué aporta ello a la libertad o a la perfección del mundo creado?

Ese fue el tema que de manera dramática inspiro el famoso poema de Voltaire a raíz del terremoto que devastó Lisboa en 1755. Una carga feroz contra el providencialismo y la metafísica de un orden del mundo.  Primero a la idea de la justicia y el castigo divinos:

“Que crimen, que falta cometieron esos niños, aplastados y sangrando sobre el seno materno. / Lisboa, que no ya no existe, ¿tuvo más vicios que Londres o Paris, sumergidos en sus delicias?”

Y luego contra la metafísica del orden del mundo:

“Todo está bien, dicen Uds., todo es necesario. /Cómo! ¿El universo entero sin ese abismo infernal,/ sin tragarse Lisboa, habría sido peor?” Sin respuesta a las preguntas, Voltaire constata que “la naturaleza es muda, la interrogamos en vano”. Sin llegar a decirlo, Voltaire sugiere que Dios también es mudo, sus sabios son ignorantes y el género humano no tiene más que la esperanza sin que la ilusión le sirva de consuelo.

Rousseau contestó en una carta que el lúcido Voltaire se velaba la faz si no veía en ello más que azar ciego, exento de torpezas humanas: terremotos hay en los desiertos sin que nadie se entere, quién obligó a los hombres a acumular miles de casa de seis o siete pisos. El filósofo francés Jean-Pierre Dupuy[3] analizó todas las sutilezas de esos intercambios en un conciso ensayo escrito después del Tsunami que devastó las costas indonesias en 2004[4]. Allí se muestra como la respuesta de Rousseau da origen al largo linaje de posiciones acusadoras: encontrar una (mala) voluntad humana en todas las cosas trágicas. Aún cuando el tsunami aquel fue ocasionado por un terremoto submarino (¿qué puede el hombre en tales profundidades?), como el de Chile: placas tectónicas que se encastran a varios kilómetros bajo la tierra (!).

Aún así, de una manera sorprendente, rápidamente la culpa de tantos muertos y mutilados se le atribuye a la pobreza, la injusticia; los que pagan más duro tributo son siempre los olvidados, los marginados del progreso. Cuando no se vierte la ira contra las autoridades, siempre lentas en reaccionar: errores de prevención, falta de equipo, ineficiencia en el socorro de las víctimas, inercia, favoritismo y falta de lucidez…

Tal como Rousseau: ¿Por qué haber construido Lisboa (o Concepción, o Curicó) tan cerca del mar o en zonas sísmicas? ¿Por qué haber dejado habitantes en edificios anticuados, construcciones modestas, albergues frágiles? ¿Por qué no haber aplicado rigurosamente las normas de construcción antisísmicas?

Es verdad que si se consideran las bellas y modernísimas torres de aluminio y vidrio sin daño alguno, las rutilantes residencias, lo que Víctor jara llamó un día “las casitas del barrio alto”, donde los daños son ínfimos, ello no se puede ignorar completamente.

¿Cuál es entonces la verdadera causa? ¿La naturaleza, la inestabilidad de las capas de nuestro planeta? ¿O bien el hecho de que no se hayan tenido en cuenta? ¿O aún el hecho de la pobreza, las desigualdades de habitación, el acceso difícil al progreso? ¿O también la pretensión humana de imponerse à la naturaleza, el deseo prometeico de dominar los elementos, que por cierto se considera a la base de la desarmonía ecológica actual?

Una observación general: en esta lista ya nadie incluye la justicia divina o la maldición del destino ni nada de orden sobrenatural… Ni la Providencia ni la fatalidad, ni la rueda de la fortuna ni los astros tienen (seriamente) la palabra.

Solo el azar gira como un trompo en medio de un inmenso signo de interrogación. Pero no explica nada.

Tal vez es una de las causas de la dificultad de aceptar las cosas y una de las razones de la pronta búsqueda de culpas humanas… nos quedamos sin voz, el sinsentido de las cosas se vuelve insoportable. Tenemos una dificultad inmensa a aceptar sin más lo trágico de la existencia, sin explicaciones, sin culpas, la “inocencia del devenir” de la cual hablaban Heráclito y Nietzsche.

Podemos decir que tanto Voltaire como Rousseau tienen razón: es indecente, según el primero, atribuir tanto dolor y desgracia a algún designio misterioso) o justicia divina (“los caminos del Señor son insondables”, se decía antes) y tenemos que hacer duelo de la armonía cósmica. Por otra parte, para el segundo, tenemos una buena dosis de responsabilidad en lo que nos ocurre: jerarquías, desigualdad, vanidad y egoísmo hacen que los embates de la naturaleza sean más dañinos y terribles que lo que fueran para nuestros ancestros que vivían cerca de la naturaleza, en habitaciones ligeras, respetando océanos y volcanes, bosques y ríos…

No es difícil tampoco atribuir la entrada de un maremoto a la desertificación del litoral, un aluvión a la tala de árboles y, evidentemente, el derrumbe de edificios a la urbanización frenética y a la concentración de la población. Seguro, en todo caso, que el saqueo de casas dañadas (robar comida en supermercados se comprende fácilmente, ¡pero los televisores no se comen!), la represión policíaca que lo sigue, el toque de queda y otras lujos, no se le pueden atribuir ni a la naturaleza ni a los oráculos.

Tal vez me equivoco desde el comienzo y mucha gente sigue pensando en castigos divinos, mensajes cósmicos o signos de una sabiduría oculta… me parece escuchar el eco de tales pensamientos en reflexiones como “la tierra nos quiere decir algo”, cuando tempestades y huracanes pueden atribuirse (sin mucha prueba, pero no importa) al desarreglo climático, calentamiento y polución…  Y en el famoso “por algo será”.

Pero el acontecimiento geológico subterráneo ¿qué podría decirnos? ¿Qué significa ese “algo” del “por algo será”?

La frase contiene dos dudas y una suposición. Las dudas: el “algo”, que no se sabe lo que es, y aún el “será”, extraña forma –condicional y futura – del español popular, como conteniendo sin necesidad de escribirlo el signo de interrogación. Y sin embargo el “por” supone, presume, sospecha una razón, una finalidad, una causa…

La ambigüedad viene de lejos, de una confusión que Aristóteles no habría hecho, ya que distinguía la “causa eficiente”, aquella que nosotros llamamos normalmente causa: la fuerza que empuja algo, que precede el movimiento –que nosotros llamamos “efecto”– de la “causa final”, que nosotros llamamos razón o finalidad de las cosas (¡cuando la tienen!).

Un viejo axioma de la metafísica, cuyo nombre impresiona (“principio de razón suficiente”) dice que todo tiene una razón de ser. Poco a poco la metafísica, como los dioses, como la transcendencia, se fue alejando lentamente de nuestras vidas, y mezclándose así imperceptiblemente la idea de razón o con la de simple causa, el para qué con el porqué de las cosas. Conocemos la causa de un terremoto: la presión gigantesca de placas tectónicas una contra otra hasta que el equilibrio se rompe. Pero no conocemos la “causa final”, la razón de ser… nos queda la sensación de un mensaje incomprensible, como si, desde hace milenios, se hubiera perdido el código para descifrarlo.

“Por algo será” es todo lo que nos va quedando de la idea de Providencia divina o de sentido del destino o razón de la historia.

La tierra tiembla… Nada más extraño para el ser humano que camina por su superficie y que edifica su morada en “tierra firme”, entre suelo y firmamento, que lucha contra lo efímero de todo, guardando memoria, monumento, símbolos y banderas… ¡Qué situación incomprensible cuando esa tierra, el suelo, la base, el fundamento sólido de su existencia se pone en movimiento, ondula como el mar, se agita como un animal herido, se tuerce, se agrieta, se abre, con estruendo y furia!

Y luego del terror y la muerte vienen dolor, desolación, hambre, pena, desesperación, abandono e impotencia…

Sin embargo todo ello también despierta coraje, generosidad, inteligencia y voluntad; todo lo que se necesita para socorrer, aliviar, dar y consolar; para afrontar, evaluar, decidir y actuar; para limpiar, reparar, re-establecer y reconstruir. Todo ello existe, es tan verdad como la cobardía el oportunismo, el cinismo y la indiferencia, la crueldad, el orgullo y la estupidez.

¿Cuál  puede ser entonces el sentido del mensaje telúrico, la voz de lo que no habla, la enseñanza de lo que no piensa, la intención de lo que nada quiere?

Tal vez simplemente recordarnos lo que somos. Nosotros, que hablamos, que decimos, que pensamos y que queremos, habitantes de un universo sin propósito ni fines, no podemos impedirnos de prestarle fines y propósitos.

Un espejo que se quiebra nos devuelve una imagen fragmentada; la tierra, en cambio, cuando se quiebra, se vuelve espejo fiel de lo que somos.

Cuando la tierra tiembla, el hombre que no tiembla es el más necesario… o el que, temblando, igual afronta lo terrible, cara a cara.

Cruel paradoja del ser pensante: lo más duro es cuando lo duro cede, lo más fuerte es cuando lo fuerte falla; ¡debilidad del ser mismo! Es entonces que la verdadera fortaleza se revela, aquella que solo nuestra fragilidad contiene, como un tesoro, como un secreto.

El mayor sinsentido de las cosas, ese gigantesco acontecimiento tectónico, evento ciego y mudo de la roca oscura, nos devuelve, paradojalmente y sin quererlo, el sentido y la luz de tantas cosas.

La amistad, la cercanía de los seres sensibles, la simplicidad de un techo, la bendición de una mesa con pan (¡Cuantas oraciones lo mencionaban hasta que fuese olvidado!), la cálida hospitalidad de los humildes hogares, la dulzura una mano tendida, la serenidad de los atardeceres sin marejadas, la caricia de una mirada, la posibilidad improbable del amor, esa inmensidad… ¡Insensata robustez de la esperanza!

“Por algo será”.

Una duda persiste, sin embargo: ¿qué sentido puede tener el viaje fallido, el vuelo perdido del avión que cae? ¿Qué puede ser ese “algo”?

¿Se puede sensatamente decir que “algo” nos protegió, un ángel, un soplo divino, una bendición?

Pero ¿Quién puede entender que la misma mano que nos protegió a nosotros hundió a tantos otros en un abismo de sufrimiento? ¿Por qué el soplo divino que impidió a alguien embarcar, devoró a todos los que embarcaron, sumergiéndolos en una fosa sombría de muerte y de soledad, o los desintegró en un alarido de fuego y terror? ¿Qué bendición puede venir a algunos y luego maldecir a tantos otros?

¿Qué dice el que maldice y bendice en el mismo decir? ¿Qué ángel haría una cosa tan horrible, una mascarada tan funesta?

Hay algo impúdico y contradictorio en considerarse protegido por un designio divino pero también algo ingrato y violento en no reconocer que se es así afortunado…

Una vez más Voltaire tiene razón aquí; o Nietzsche o Sófocles o Borges. Un vidente enceguecido, un laberinto, un enigma de esfinge giran en torno a las cosas humanas, “llegando y despidiendo, en el advenimiento del otoño…”[5].

¿Las palabras las ponemos nosotros o somos hijos del Verbo?

Orfandad del sentido, pero también paternidad de la razón, maternidad del sentimiento, hermandad de los seres, vecindad del ciudadano… Todo es pregunta. Solo la acción tiene fuerza de respuesta: el que puede ayudar deja, por un momento, de interrogarse sobre la razón de las cosas.

Sea lo que sea, tarde o temprano, de una o de otra manera, después del estruendo todo calla; solo el silencio da cuenta de lo incontable, un parpadeo del infinito, un capullo, una verdad, y todo puede volver a nacer.

Aunque nunca nada será como antes, todo será. Porque el silencio que envuelve la muerte es el mismo que permite el canto de la vida.


[1] Violeta Parra, canción de 1965.

[2] Salvo en el caso de crímenes contra la humanidad. El caso de la Shoah es analizado en un opúsculo tan impresionante como breve de Hans Jonas:  El concepto de Dios después de Auschwitz, 1984.

[3] Conocido por su obra Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002.

[4] Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique des Tsunamis, Seuil, 2005.

[5] Esta extrañísima frase pasa casi desapercibida, al comienzo del poema monumental de Neruda, Alturas de Machu Picchu.

MILAREPA, LA VOIE DU BONHEUR au ciné-philo

Milarepa, la voie du bonheur
Mille ans après sa mort, l’histoire initiatique de Milarépa fait partie du patrimoine spirituel mondial.
Tibet, 11ème siècle, originaire d’une famille de riches marchands, Milarépa mène une enfance privilégiée. Sur son lit de mort, le père confie la richesse familiale à son frère jusqu’à la majorité de Milarépa.
Cependant, l’oncle s’arroge la fortune familiale et exploite la nouvelle misère de Milarépa, sa mère et sa jeune soeur, quasiment réduits en esclavage. Humiliée et désespérée, la mère projette de venger cette injustice en instrumentalisant son fils dévoué. Après avoir vendu son dernier champ, elle envoie Milarépa en apprentissage auprès du maître Yongten Trogyal afin qu’il l’initie à la magie noire. Aidé par les démons, il invoque un sortilège et détruit une partie du village, tuant une trentaine de personnes. Immédiatement, une foule en colère le poursuit. Pour échapper à une mort certaine, Milarépa trouve refuge auprès d’un vieux moine bouddhiste.
Alors que la vengeance a rempli sa mère de joie, le sang sur les mains de Milarépa ne lui laisse plus de paix. C’est à ce moment qu’il reçoit le conseil qui changera le cours de sa vie : « Les ennemis naissent de ton esprit. Pour les vaincre, cesse les actions négatives, cultive les actions positives et maîtrise ton esprit… »

Une occasion d’évoquer ces idées bouddhistes qui récoltent l’adhésion de nos contemporains: une si ancienne sagesse, venue d’un pays si différent, comment peut-elle nous inspirer aujourd’hui ? Un film dépaysant (fait au Bhoutan) pour réfléchir sur des questions essentielles de la vie humaine.

Séance de ciné-philo le dimanche 14 février, à 14 h 20

« MINORITY REPORT », UN EXERCICE DE PHILOSOPHIE PRATIQUE. Les paradoxes temporels du choix.

Anticiper l’avenir, un vieux rêve des humains, qui peut être considéré comme une hypothèse échevelée et rangé dans la catégorie de choses pas sérieuses. Surtout si l’on pense à la voyance, souvent une croyance superstitieuse, qui nourri le business de l’astrologie et des métiers de la divination … Pourtant, ce ne serait pas une bonne opération, philosophiquement parlant. Car il y a un lien entre ce désir d’anticipation rassurante, dans la « prévision » des faits à venir, et le besoin de « prédiction » en science, ainsi que celui de « prévention » dans la société et de « précaution » en politique. On est, dans tout ces cas, en rapport au futur, face à ce qui viendra, pour lui arracher une part de son mystère et faire qu’il soit moins effrayant.

Tout ceci ne tombe pas non plus du ciel des idées modernes, bien au contraire, se profile face à l’horizon lointain et très vaste des dizaines de millénaires où les cultures humaines fonctionnaient presque entièrement autour des oracles et des prophéties, de prêtresses, de hiérophantes et sibylles, des messages chamaniques et visions de rêves prémonitoires à interpréter ; l’homme a cherché, attendu patiemment, scruté attentivement, nuage, cendre, sang, osselets, pour trouver les signes de ce qui vient dans ce qui est, tout comme pour s’expliquer ce qui est par ce qui fût. La rationalité même de l’homme a laborieusement émergé de ces brumes pléthoriques de sens de la divination oraculaire.

Penser, comme quelques philosophies scientifiques ou plutôt ses versions idéologiques au rabais, que l’homme est entièrement rivé au présent, seul réel, seul point temporel existant, mais sans épaisseur, isolé entre le passé qui n’existe plus et le futur qui n’est pas encore, est une sorte de bizarrerie dans l’histoire humaine, seulement possible dans un matérialisme empiriste extrême, qui n’existe que depuis peu. Paradoxalement, c’est la même idéologie qui alimente l’hypothèse du tout préventif, l’hypothèque du tout sécuritaire.   

Ainsi donc, il suffit d’une conjecture juste un peu plus crédible pour étudier les conséquences de cette chose énorme : et si on le pouvait ? Si l’on était capable de prévoir… ? Ici, c’est par le truchement de facultés extraordinaires de quelques êtres (qui peut affirmer avec certitude que cela ne se peut ?) et des avancées de la science et la technologie : neuroscience, informatique, imageries, interfaces… Si l’on pouvait, donc, prévoir certains faits futurs, notamment des crimes, et éventuellement les empêcher, faudrait-ils s’en priver ? Quelles seraient les conséquences éthiques, juridiques et politiques d’une telle possibilité ?     

Ce  film riche et complexe, à peine futuriste, inspiré du roman de Philip Dick (comme presque tous les grands films de SF!), nous propose, sous l’aspect d’un polar d’anticipation, une mise en évidence des dérives sécuritaires et de cette obsession d’anticiper et de prévoir la criminalité pour l’empêcher. Fait en 2002 (le livre est des années 40 !), son auteur, sans l’aide des « précogs », ne pouvait pas « prévoir », lui, des thématiques qui viendraient pimenter avec des mauvaises épices la politique française quelques années après : pensez par exemple au dépistage précoce des enfants turbulents (futurs délinquants ?), à l’hypothèse d’un déterminisme génétique de la pédophilie ou du suicide (évoqué par une personnalité politique d’une certaine importance…), ou de peines de prison accomplies sans que cela ne signifie la liberté pour ceux qui seraient considérés comme récidivistes potentiels (je n’invente rien, on n’est pas dans la SF). Prévoir ne se peut, croit-on, mais prévenir se doit, dit-on. Le « principe de précaution » est inscrit dans la constitution, une bizarrerie philosophico-politique (encore une exclusivité française).    

Ce faisant, le film déborde largement sur le thriller policier pour poser des questions métaphysiques sur la causalité, l’enchaînement des conséquences des actions et en quoi la liberté est compromise mais aussi fondée par l’enchevêtrement temporel de l’existence. Si tout es lié dans un enchaînement de causes et effets, mes actions sont-elles conséquence de ce qui les précède ? Et, donc en quelque sorte théoriquement prévisibles? Dans ce cas, la liberté n’est-elle pas une sortie de la causalité ?

Ces hypothèses sont connues depuis Aristote, qui parlait des futurs contingents (ce qui n’est pas nécessaire, qui peut advenir comme ne pas advenir), dont la connaissance était justement problématique. Pour les théologiens ce fût encore plus difficile, car si le Dieu éternel est hors du temps et s’il connaît le tout de ce qui arrive dans le temps (l’éternité l’inclut) puisque omniscient… connaît-il pour autant les futurs contingents ? Si la réponse est non, il n’est ni tout-puissant ni omniscient, si la réponse est oui, quid de la liberté humaine ? Tout est écrit, en quelque sorte.

La science est revenue sur ces problèmes (avec moins des égards pour la liberté) avec les théories déterministes, dont celle de Laplace est l’archétype sans être la seule : déterminismes de la matière, puis, de l’histoire, et, plus près de nous, ce fameux déterminisme génétique. La contingence et la liberté ne seraient que des problèmes d’ignorance d’un certain nombre de variables dans l’énorme complexité des systèmes astronomiques, climatiques, biosphère, sociétés, langages… Mais, après tout, la possibilité de calcul ne s’accroit pas à une vitesse exponentielle ? Et les connaissances des variables tout autant ? Les sciences cognitives et du cerveau, les applications en théories de l’information, en même temps que les systèmes de surveillance, l’enregistrement en boucle des images simultanées d’un peu partout dans la planète, la centralisation en même temps que la dissémination en réseau des milliards et des billions d’informations et des images de  toute sorte…

Tout cela ne donne pas seulement le vertige mais rend encore plus crédible l’hypothèse de Philip Dick et de Spielberg. Il ne faudrait pas s’étonner de voir, dans un futur bien plus proche que nous le pensons, la naissance d’idées, des projets, des expériences qui ne seraient que la continuité de ce si vieux rêve : prévoir l’avenir, avec les paradoxes et les nœuds gordiens que cela posera à l’éthique.

Il est pourtant étonnamment simple de le penser à l’aide de ce film : si on possède la certitude que quelqu’un va commettre un crime, faut-il l’en empêcher ? Il ne paraît pas facile de répondre non : cela nous chargerait d’une coresponsabilité du crime, par non assistance à personne en danger. Mais faut-il punir le criminel potentiel ? Comment le faire puisqu’il n’aura pas commit son forfait ? Il est donc (encore) innocent ? Faut-il donc le laisser en liberté ? On sait qu’il pourra se trouver une autre occasion de tuer… Mais qu’est-ce qu’être innocent, donc, si on est un assassin en puissance? L’idée, donc, est acceptée. Il faut le mettre à l’écart. Comment peut-on en sortir ?

Il y a bien d’autres choses dans ce film. Entre autres, une réflexion très poussée sur le regard : qu’est-ce que l’on voit vraiment ?… dans « prévoir » il y a voir, donc la question des images… le film est rempli d’images (en même temps un film ce n’est jamais que des images !) ; le détail que l’on ne voit pas (en cela il est parfaitement Hitchcockien), à moins de changer de regard (n’est pas cela la philosophie ?). Avec quels yeux, d’ailleurs : question de l’identité et l’indentification par scanner oculaire ; la traçabilité des personnes : par où tu passes, tu es filmé, enregistré, localisé.  Paranoïa du rêve panoptique de Bentham, cauchemar de Foucauld; une société de contrôle biopolitique, de manipulation des corps et des consciences.  

Encore une fois, tout ceci est à peine futuriste. Une société ainsi normalisée, pourrait-elle se passer d’un tel confort ? La démocratie ne viendrait pas forcement avaliser cet état de choses qui la nie elle-même, cette emprise sur la liberté qui la libère du choix, qui la protège d’elle-même en l’annulant ? (« Si Dieu connaissait les futurs contingents »). Probablement elle ne bénéficierait pas d’un « rapport minoritaire », d’une version alternative, d’une dissidence, et elle n’aurait pas d’yeux pour voir le détail qui change tout, la différence entre les faits et « l’écho » des faits dans quelque conscience, ses traces dans quelque mémoire, ses effets dans quelque fragment de réalité, palimpseste de significations qu’il faut néanmoins déchiffrer, sans tomber dans la projection de ses propres souffrances (la question du fils disparu du héros du film) ni succomber à la tricherie majeure, à la machination imparable : vouloir prouver que quelque chose existe en la fabriquant, prévoir le futur qu’on à produit et ne produire que ce que l’on a prévu.      

Plusieurs boucles étranges font que cet objet cinématographique (quelqu’un a dit – sans doute exagérait-il – que c’était un de seuls deux films absolument du XXI siècle, l’autre étant Matrix) ce soit un défi particulièrement jouissif à l’intelligence du spectateur. L’une d’elle et ne pas la moindre est d’avoir anticipé, non pas le futur mais le présent, d’avoir influencé par son esthétique les recherches en ingénierie, inventé des interfaces, « prévu » un état de choses qui est à nos portes ; en dénonçant la pulsion de tout prévoir il a prévu quelque chose.

Un film idéal pour un ciné-philo très philosophique ! A condition de ne pas se perdre dans les méandres de l’histoire, entre les détails qui cachent et ceux qui expliquent ; car il fonctionne comme une parabole, agit par ses paradoxes, démontre par ses paralogismes, éveille par son paroxysme.

Daniel Ramirez

 Séance de ciné-philo le dimanche 24 janvier 2010 

POLYPHONIE DE L’ALTERITE: « D’une seule voix » ou le futur maintenant au ciné-philo

 

Cette fin d’année 2009 et début 2010 se présentent sur le signe de la guerre et la paix. S’il m’est apparu important d’abord de commenter ici-même le prix noble de la paix attribué si précipitamment à Barak Obama[1], c’était en grande partie par l’état d’impasse où se trouvent les négociations du proche orient… Puis, j’essayé de trouver des protocoles formels pour de vœux de nouvel an, et le résultat (imparfait) sont de vœux que des combattants pourraient adresser à leurs ennemis[2].

Nous allons maintenant visionner au ciné-philo le film « D’une seule voix » de Xavier de Lauzanne, incroyable et magnifique récit d’une de ces multiples initiatives où la créativité humaine fait sauter les murs trop étroits de la pensée politique traditionnelle. Là où on ne trouve pas d’autre solution que la loi du plus fort et la violence mimétique année après années, échec après échec de chaque négociation et après toutes les occasions manquées, peut-être la musique a-t-elle son mot à dire… la politique a-t-elle quelque chose à apprendre de la musique ?

Il a été dit que « la guerre est une affaire trop sérieuse pour la confier aux militaires »[3], il faudrait dire maintenant que « la paix est une affaire trop important pour la laisser aux politiciens » (comme la politique, d’ailleurs[4]) ; mais qui donc s’en occupera ? Les artistes ? Les musiciens ? Cela ne semble pas très sérieux…mais qui sait ? Les peuples sans doute, ou tout simplement les personnes, les êtres humains… Car il y a des situations qui ne peuvent pas, qui ne devraient plus, qui n’auraient jamais dû autant durer !

C’est un état du monde westphalien, autant dire antédiluvien, archaïque et, surtout, totalement décalé par rapport à la globalisation et aux enjeux planétaires de l’espèce humaine, qui permet cette situation. Un monde d’amis et d’ennemis, clivé de toutes parts, fragmenté et quadrillé, un monde Huntingtonien[5], sous l’emprise de pouvoirs sourds et autistes qui se répandent en paroles, année après année, cependant que des hommes en armes se chargent d’imposer la loi, de protéger et d’affirmer des frontières, de construire et de protéger des murs, et, bien pire encore, de décider de la vie et de la mort des personnes, de la liberté et de la soumission des peuples.

Qui aurait pu, un siècle avant, prédire qu’à la fin de la première décennie du troisième millénaire la Terre aurait pu encore et si bien être décrite comme abritant des zones entières   dans lesquelles l’espèce humaine laisse régner la terreur, l’angoisse, la violence aveugle, la pauvreté, la précarité, l’humiliation, la vengeance, l’arbitraire, le fanatisme, l’obscurantisme, le rejet, l’intolérance ? Un monde où même l’ancienne « loi du Talion » pourrait parfois être vue comme un progrès ! Un monde où des obtuses compromissions des instances internationales, des lâchetés et d’indifférences, d’incompétences et irresponsabilités font perdurer l’infamie, la cruauté et permettent que la mort se répande et que la détestation se perpétue, en même temps que l’on s’empresse très efficacement de sauver coûte que coûte le système financier et bancaire. Un monde où les marchandises et les capitaux, les choses et le fric circulent par dessus les mers, les montagnes et les continents, s’envolent avec célérité et liberté, cependant que les hommes restent des heures, des jours, ou des années, derrières postes, confinés dans des zones, auprès des contrôles, frontières, murs et barbelés, séparés par le silence, l’incompréhension, le vide, ensevelis par la solitude, le désespoir et l’indifférence, parfois aussi par des décombres.

Quel monde est-il celui-là ? Est-il possible encore d’y chanter ? « A quoi bon des poètes en temps de détresse », se demandait Hölderlin[6]… Peut-on chanter les chansons de l’ennemi et quel sens cela peut avoir ? Que dirait la fourmi de La Fontaine ? Irrationnel ? Utopique ? Des bonnes intentions dont l’enfer en est pavé ?

Mais, justement, voilà la force de ces inventions… ce ne sont pas des solutions, pas des panacées, pas des miracles. Ce ne sont même pas des choses faciles, car il s’agit de personnes, c’est-à-dire des corps, des mémoires, des sentiments, des habitudes, des symboles, des pensées, et parmi elles des méfiances, des suspicions ; des êtres qui doivent faire face à leurs limitations,  dans leur finitude et leur fragilité.  

Mais il se trouve que l’humain chante, et qu’il danse, quelle qu’elle soit sa naissance, son lieu de vie, quelle qu’elle soit son histoire, son éducation… les hommes et les femmes chantent ses joies et ses souffrances, ses amours et ses illusions. Confrontés à leur condition, à des sentiments, à leur humanité ; ils font ce parcours, difficile, parfois fatigant, parfois décourageant, les uns dans la compagnie des autres, dans la proximité et dans la distance, dans la parole ou le silence, dans les regards… Où vont-ils ? Nous ne le savons pas encore. Mais nous savons par où ils passent : en traversant ce territoire sans frontières, sans gardes et sans armes, le vaste et chaleureux pays de la musique, ils avancent. Le chant, la danse, la poésie, la musique… Et oui, pourquoi pas !

Adoucit-elle les mœurs ? Que peut-elle contre le mal, contre la force, contre le crime ? Que peut-elle contre les chars et les bombes humaines ? L’émotion est-elle bonne conseillère ? Nous n’en savons finalement pas trop rien… Si, une chose au moins : que sans ces tentatives généreuses, audacieuses, risquées, utopiques, folles parfois ; que sans la créativité, l’invention, l’intelligence ; que sans l’ouverture, la patience et l’accueil, sans ces mains  tendues ces oreilles ouvertes, ces voix claires, que sans tout cela rien ne sera obtenu.

La paix viendra un jour ; ça aussi nous le savons, des ennemis jurés qui se sont autrefois massacrés sont devenus des partenaires, même des amis. Un jour cela sera une réalité aussi en Palestine, en Israël, dans le proche et le moyen orient, dans le monde… Mais ce qui est presque incroyable, ce qui paraitra alors difficile à croire ; ce qu’on ne pourra pas, dans ce futur que nous attendons – ce ne sera pas propre ni exacte –  c’est dire qu’il sera alors possible que les peuples chantent ensemble, qu’ils dansent maintenant ensemble, qu’ils participent de ce que Herder appelait la vaste symphonie de l’humanité… ce ne sera pas alors possible car il est déjà possible ! C’est déjà fait ! Chanter ensemble, en temps de pleine détresse. Une femme dit, à un moment : « quand on a chanté les chansons de l’autre bord, on ne peut pas les bombarder ».  

Ce film nous fait vivre cette improbable expérience, ce présent du futur, ce regard d’un monde nouveau en train de se faire. Il n’ya pas de future s’il n’est déjà quelque part ici et maintenant… C’est pourquoi à la lucide alternative posée par Elie Barnavi, « Aujord’hui, ou peut-être jamais… » (Versaille, 2009), je ne peut pas croire que ce soit peut-être jamais…

Le mot espérance n’est pas un vain mot lorsqu’il n’est pas seulement un mot. C’est une idée indigente, qui manque de beaucoup, comme la Pénia des grecs[7], elle a grand besoin de beaucoup de choses pour ne pas être vaine fumée. Elle a besoin des actes, des choix, des paris et de risques, de messages clairs et des bouteilles à la mer, des projets et des luttes, des efforts et des réalisations, des tentatives et des résultats. Elle a besoin des chants humains (et non des sirènes), de courage, des mots vrais et de philosophie…

 


[1] Voir plus bas « Impératif-conditionnel à l’imparfait du présent… »

[2] « Petite métaphysique de vœux de nouvel an », mon article précédent.

[3] C’est une sentence de Georges Clemenceau.

[4] Cette phrase, en revanche, on ne sait qui l’a inventé, mais on peut la dire souvent à propos, par exemple lors du dernier sommet de Copenhague.

[5] Ce mon n’existe pas, mais on pourrait l’inventer, à partir de Samuel Huntington, auteur de la funeste théorie du « choc de civilisations ».

[6] Cette parole figure dans l’élégie « Pain et vin », composée vers la fin de l’année 1800. Amplement commentée par Heidegger dans un texte célèbre : Pourquoi des poètes, dans Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962.

[7] Platon fait une très belle description de l’indigence d’Eros, fils de Poros, la ressource et Pénia, la pauvreté. Comme Eros, peut-être l’espérance n’est pas non plus seulement indigente mais aussi pleine de ressources.