Habemus Papam

Après la mort du pape, le Concile procède à l’élection du nouveau Saint-Père qui accepte la fonction. Mais il est pris d’une subite impossibilité de se déclarer publiquement. Un psychanalyste, incarné par Moretti, est requis et restera prisonnier du Vatican en l’absence secrète du pape tandis que celui-ci, après avoir commencé une analyse avec la femme de Moretti, également thérapeute, errera incognito dans Rome jusqu’à rencontrer une troupe de théâtre et renouer ainsi avec ses premiers rêves et son passé.

Film riche, ambivalent et à interprétation ouverte,  il met notamment en scène l’essence du catholicisme : la déréliction, l’humanisme, la renonciation au pouvoir, la théâtralité catholique et, au moins au début du film, la continuité institutionnelle du Vatican.

Le cri du pape traduit une déréliction tragique. Elle se confirme dans sa question : «  où sont ces paroles ? » et s’associe à une incapacité de renouer avec son humanité, sa mémoire, son identité : «  je ne me rappelle plus de ceux que j’ai connus. » Le « symptôme » est donc d’abord celui d’une séparation radicale avec le monde divin et avec le monde humain

Il renoncera au pouvoir, qu’il s’en sente indigne ou peu désireux,  à la fin du film mais à travers le rite et la théâtralité continue et ancestrale, dans une réconciliation. Moretti filme longuement le balcon que le pape a quitté après avoir démissionné et où il laisse une vacuité ainsi que le souffle du vent dans les rideaux rouges. L’image suggère à la fois la permanence du divin qui survit à sa représentation humaine, celle de la théâtralité, la vacuité du pouvoir et le silence de Dieu.

Nanni Moretti superpose les théâtralités, le jeu, et les montre comme faiseurs de lien social et de lien humain, de sens : le tournoi sportif qui met en scène toute la sphère d’influence du catholicisme, la troupe de théâtre profane, la théâtralité catholique. Et partout on y trouve de l’enthousiasme (transport divin selon l’étymologie, et dans l’antiquité, le délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité, ce que ne peut plus faire notre pape-Piccoli, mais c’est une folie de l’interprétation qui emporte l’acteur de la troupe, dans un jeu de miroir entre eux).

A l’inverse de la compétition joyeuse du tournoi le psychanalyste est aussi celui qui introduit la concurrence des moi(s), sa femme étant une psychanalyste qu’il déclare être «  la meilleure après [lui] » et dont il est séparé. Dans l’espace sécularisé, en dehors de la troupe théâtrale qui offre au pape un collectif, le film dresse le portrait d’une société de solitude, atomisée, dominée par un langage psychanalytique vide de sens qui répond à toutes les souffrances par une phrase mécanique.  Alors qu’il renoue avec son histoire et l’existence temporelle chez la psychanalyste, le spirituel qu’il représente est dégradé en superstition dans l’espace public:  il doit soudain répondre à une femme lui demandant si elle va quitter son mari, et le symbole divin devient tout à coup un marabout de cafeteria.

On peut voir la rencontre avec la psychanalyse comme la possibilité d’une rédemption dans la mesure c’est la psychanalyse qui lui permet de renouer avec son passé, de réinterpréter son histoire par le métier d’acteur, de trouver, par hasard, la troupe qui met en scène La Mouette de Tchekhov. La Mouette est aussi une pièce où une autre pièce ne peut être jouée, dans un contexte de deuil, de désenchantement et de mutations sociologiques d’une Russie qui voit ses hiérarchies traditionnelles disparaître, mise en abyme de la disparition possible de la théâtralité qui la relie à la disparition  des hiérarchies, à celle de l’enchantement du monde et à la possibilité du collectif. La théâtralité sacrée est préférée à la profane (ou l’enchantement au spectacle du deuil et du désenchantement) dans la scène où  cardinaux et gardes entrent dans la salle de spectacle. Il en découle peut être aussi une hiérarchisation ente psychiatrie et psychanalyse qui redonne ses lettres de noblesse à cette dernière par la mise en miroir de Piccoli et de l’acteur de la troupe, l’un ne pouvant plus jouer aucun rôle et l’autre ne pouvant plus que les jouer tous dans un vertige où éclate les frontières du moi ou encore dans ce délire de l’interprète ; les thérapies proposées divergent : psychiatrie pour l’un (on aperçoit le SAMU italien emmener l’acteur un peu plus tôt) , psychanalyse pour l’autre.

Il reste cette dernière image de renonciation au pouvoir, qui le dénonce en en disant la vacuité.  Le film s’achève en  montrant un pape tragiquement humain comme ultime vérité, un homme croyant et acteur, pris d’un possible sentiment d’imposture, déchiré par le silence de Dieu, gardant sa foi pour lui seul comme unique lieu de sa dignité tandis que la mascarade de la starisation apparaît incompatible avec les valeurs et les besoins de l’humanité.

Elodie Gillibert

« Les ailes du désir » de Wim Wenders au ciné-philo

Des anges observent Berlin vu du ciel et s’approchent des humains. Sans pouvoir d’action, sans pouvoir toujours leur porter secours, ils sont parfois perçus par certains  qui s’en trouvent apaisés, élevés et portent alors un nouveau regard sur le monde et sur leur propre vie. Un de ces anges, Damiel, tombe amoureux d’une trapéziste et accepte de perdre l’immortalité pour pouvoir l’aimer.

 

Reprenant la distinction opérée par Edgar Morin entre le prosaïque et le poétique, deux dimensions de l’existence humaine, distinction qu’on peut faire remonter à Hölderlin disant « l’homme est plein de mérites, mais c’est poétiquement qu’il habite le monde » , on peut voir le film comme une variation sur cette question.

Le film est tissé de dualités ou d’oppositions apparentes telles prosaïque/poétique, noir et blanc/couleur, éternel/temporel, visible/invisible, spirituel/matériel,  littérature poétique de la voix off/  phénoménologique du cinéma. Il suggère sans cliver des points de jonction entre ce qui semble s’opposer, fait constamment émerger l’idée d’une unité ou celle d’un passage entre ces mondes accessible à l’humain. Ainsi le poétique fait le lien entre le matériel et le spirituel, le visible et l’invisible . La figure de l‘enfant générique et la voix off voit une âme en tout et voit que toutes n’en sont qu’une quand  le mur de Berlin s’impose comme ce qui divise des êtres définis par ailleurs par l’ange Cassiel comme des « états isolés »,. Mais l’unité est possible. Historiquement elle la réunification est  comme prophétiquement annoncée car c’est dans l’entre-deux des deux murs berlinois que l’ange s’incarne et laisse les traces de ses pas sur un no man’s land qui était rigoureusement interdit à toute présence humaine exceptée celle des Vopo. Elle sera envahie deux ans plus tard quand le mur trace disparaîtra dans l’exaltation populaire  renouant avec l’unité du peuple berlinois. L’exaltation collective et la liesse populaire sont également rêvées par la trapéziste dans la scène de la rencontre amoureuse .

 

Certains enfants voient les anges, certains adultes les perçoivent. L’enfant générique décrit par la voix off perçoit une plus grande totalité du monde : le ruisseau est une rivière puis un fleuve, la flaque est la mer. Il élargit les limites du monde comme il est celui qui face au spectacle du grotesque et du sublime du cirque peut sortir de la figure du cercle que le cirque offre à voir. Il a quelque chose que nous avons perdu. Il est défini dans le texte de Handke avec les caractéristiques du poète : il n’est ni dans l’affairement, ni dans l’habitude ni dans la croyance, ainsi le poétique lui est accessible et ce regard offre à sa vue une plus grande totalité du monde incluant l’invisible et le spirituel.  L’ange, dans la bibliothèque, entend une musique qui figure la somme des connaissances humains ; la figure du conteur est aussi celui qui transmet et écrit l’histoire du monde dans sa totalité. Ils sont ceux qui voient de plus haut, plus loin, qui embrassent le monde dans sa totalité. Ce sont eux qui élargissent le regard : ainsi l’homme désespéré du métro retrouve espoir et relève la tête en présence de l’ange. Ainsi le conteur voit dans le champ de boue la Postdamer Platz disparue. Ainsi Wenders fait apparaître des images de Berlin à diverses époques comme si le film était un palimpseste des diverses expériences du monde, notamment historiques, toutes contenues sur un même support, apparaissant et disparaissant, propos peut être sur l’objet du cinéma. Qui serait une plus grande conscience de la totalité du monde.

Il ya aussi un jeu sur les points de passage et de jonction entre ces diverses réalités, regards, états. Le passage entre l’état d’ange et l‘état humain de Damiel a lieu dans l’entre-deux qui sépare et unit les deux moitié de la ville, moitiés que la caméra survole en nous faisant voir les deux côtés quand pour les berlinois cela était matériellement impossible. Comme le regard de l’enfant, le cinéma élargit les limites du monde. Peter Falk jouant son propre rôle tout en étant encore pour certains l’inspecteur Columbo et pour d’autres un vagabond, est n personnage central et pivot. Il est le passeur, celui par qui Damiel désormais incarné entrevoit la possibilité d’être humain et de connaître les sens, celui par qui Damiel apprend les règles ( le temps, la nécessité de l’argent, l’existence d’ex-anges devenus humains). Il est pivot en ce que étant acteur il ets de plein droit dans le monde prosaïque de l’action tout en étant au service de l’art et de la magie du cinéma. Il est multiple, ange et humain, acteur international, l’acteur du film et l’acteur du film dans le film, et enfin cette fiction de Columbo, lui même une sorte de palimpseste  humain qu’on peut lire tout ou partie. Il est  celui qui montre qu’il est possible d’être humain et, plongé dans le jeu où tout est possible et se réinvente, il est aussi l’enfant. Il est l’humain qui fait éclater les limites du possible dans le monde prosaïque et aussi le personnage qui incarne peut être une réponse à l’interrogation sur le sens de la vie que ce film pose et à laquelle il semble répondre que ce sens de la vie est la vie des sens. Dans la scène où il parle avec l’ange on peut voir un clin d’œil à Heidegger puisque il dit à l’ange : « je sais que tu as là, mais tu n’es pas là, moi je le suis. » La scène s’inscrit dans le Sein und Zeit de Heidegger : être c’est être là parce qu’on est dans le temps, c’est le lieu de l’expérimentation  de l’être dans un espace temps. Le temps est réservé à l’humain. Quand Damiel s’incarne, il  a une montre et découvre la temporalité ; il découvre ensuite les sensations : du plaisir de la sensation découle la quête de la connaissance, qui est selon Kant une sensation à laquelle s’ajoute une idée. L’idée ne se lie à la sensation que par le temps, la durée nécessaire pour que se forme l’idée.

Dans ce film, le prosaïque rejoint le poétique et il reste à la  fin la figure du cercle où la rencontre peut avoir lieu. Marion et Damiel se reconnaissent de toute éternité, comme on en fait l’expérience lorsqu’on aime. Il s’agit de l’avènement de l’éternité dans l’expérience du temps, d’une percée d’intemporalité.
Le film se clôt ainsi sur la jonction du prosaïque et du poétique dans  l’image d’un amour humain, qui est le seul possible et qui advient dans cette percée d’intemporalité  tandis que l’amour divin reste seulement spirituel. Et de cette union entre deux mondes apparemment clivés qui divisent l’être entre le prosaïque et le poétique, survit l’idée d’une unité qui va jusqu’à celle des hommes collectivement unis sur une place où serait célébrée l’amour tel que  le dit Marion dans l’exaltation, mot qui ne cesse d’être répété dans le texte de Handke  comme la présence manifeste du spirituel et de l’élévation possible au cœur de l’humain dans ce film qui reste un hymne à l’humain.

Elodie Gillibert

Dies Irae

Voici un petit texte pour reprendre ce blog que j’ai laissé un peu à l’abandon par cause  de débordement. Mais sur quoi écrire, dans ces temps où les choses se bousculent ? J’ai d’abord pensé aux primaires socialistes, mais le temps de la politique française ne manquera pas dans les mois à venir, à la crise bancaire, mais le temps de l’économie omniprésente ne manque jamais.

Ainsi, je dois me résigner à aborder le thème qui a inondé notre monde médiatique ces derniers temps. Avec bruit et fureur.  Non seulement le lynchage de Kadhafi, qui clôt dans le sang un épisode de l’histoire de la Libye, mais aussi l’élimination de Ben Laden avant l’été et le massacre de Norvège. Les autres révolutions où l’arôme du jasmin a été étouffé par l’odeur de la poudre.

Je vois le titre que j’avais choisi pour mon enthousiaste papier sur la révolution tunisienne :    « Aimer, puis déchanter des révolutions ». Cela prendra du sens bien plus tôt que prévu, malheureusement, avec la congélation du processus en Égypte, une fois que les militaires, débarrassés de Moubarak (un des leurs) par la force de la protestation populaire, se sont assurés de la continuité de leur pouvoir ; avec le processus en Syrie qui s’est empêtré, le dictateur comptant avec bien des soutiens, et celui du Bahreïn réduit au silence par des troupes d’Arabie Saoudite, sans que le grand allié (dont le président est prix Nobel de la paix) de cette monarchie récalcitrante et totalitaire (peut-on dire les choses par leur nom?) ne dise rien du tout, avant que le processus du Yémen (qu’aurait dit Rimbaud ?) ne soit oublié aussi.

Mais voilà, il y avait la Libye : un dictateur détesté (surtout en occident, depuis son rôle dans le panarabisme et le panafricanisme), une menace directe sur des populations civiles. Résolution 1973 de l’ONU, intervention de l’OTAN menée par la France et l’Angleterre. Tout le monde est content, on fait le bien.

On ne voit pas le moment où le mandat : « protéger les populations civiles menacées » (la résolution n’autorisait pas des frappes aériennes, mais une zone d’exclusion pour éviter les bombardements de Benghazi et de Misrata) est oublié et remplacé par « il faut que le régime tombe ». Et l’on se met à bombarder, avec des drones, avions ultramodernes (les mêmes qu’on vendait au dictateur quelque mois auparavant quand en grand ami il était reçu avec tente et honneurs à l’Élysée), missiles, hélicoptères, à fournir des armes et du soutien (des commandos) aux insurgés, et pourtant cela n’empêche pas que l’affaire s’éternise.

On peut toujours se dire que cela vaut la peine, qu’un régime infect et un dictateur criminel sont des cibles à abattre, qu’importe le mandat de l’ONU, cela s’appelle le « droit d’ingérence », n’est-ce pas ? Ça se discute… Si la Révolution de jasmin en Tunisie, le mouvement de la place Tahrir en Égypte ainsi que les mouvements en Syrie ont été et continuent à être non-violents, en Libye c’était d’emblée une insurrection armée, vite devenue une guerre civile. Et c’est cela que l’Occident choisit d’aider ! En Syrie, les gens continuent à tomber sous les balles du régime, et ce sont des « populations civiles » qui se font tuer… mais pas de mandat, pas d’intervention, pas d’ingérence. Oui, ça se discute.

Est-ce une bonne chose que le régime de Kadhafi soit tombé ? Peut-être bien. Mais n’est-il pas également bon et souhaitable que celui de Syrie tombe aussi ?

Celui qui agit pour sauver des populations menacées  là où ses détestations et ses intérêts  le dictent et n’agit pas pour la même cause là où il s’agit d’un voisin commode (surtout pour la stabilité au Proche Orient), est-il encore moral ? L’argument du droit d’ingérence ne s’évanouit-il pas comme de la fumée de missile ?

Je n’ai pas pu dans son moment commenté l’exécution commandée de Ben Laden au Pakistan. Nous savons maintenant qu’il aurait pu être pris vivant et affronter un tribunal international. Mais on a préféré s’en passer. Pourquoi ? L’argument a été que cela aurait pu entraîner un regain de tension et des attentats, des séquestrations avec l’espoir (absurde) de l’échanger. Et oui, la justice est coûteuse. Mais n’est-ce pas pour cela aussi qu’elle est précieuse ? S’il fallait s’abstenir de justice chaque fois qu’elle est difficile et coûteuse, autant abolir tout de suite les tribunaux. La vengeance est toujours plus facile, l’acte de guerre est toujours plus rapide. Le président Obama a d’ailleurs déclaré fièrement : « Justice a été faite », sans s’encombrer de distinctions philosophiques.

Qu’on se comprenne, il ne s’agit nullement ici de compassion envers des dirigeants de groupes terroristes fanatiques ni de dictateurs militaires, je sens venir l’argument : pas de quartier avec des assassins qui ne te donneraient pas de quartier. D’abord, je suis bien placé pour savoir de quelle matière sont faits les dictateurs. Deuxièmement, si l’on préfère mille fois la démocratie et l’État de droit, n’est-ce pas en grande mesure parce que les dictateurs (et les terroristes) se permettent d’éliminer des gens sans procès et que les démocraties sont censées ne pas le faire? Et si les démocraties se permettent la même chose, ne perdons-nous pas une bonne partie des raisons de la raison politique même ? Et comment  faire taire alors les théories du complot les plus folles et les suspicions moins folles à propos de tout ce que Ben Laden aurait pu révéler dans un procès ?

Pour en revenir à la Libye, tout le monde a été d’accord sur le fait qu’il fallait protéger les habitants et les insurgés de Benghazi. Mais fallait-il continuer ? Un statu quo aurait donné une partition temporaire du pays ? Et alors ? Si au lieu de continuer, on avait laissé les Libyens faire leur révolution tout en ayant empêché le massacre annoncé et en même temps augmenté la pression internationale contre le régime syrien, contre l’Arabie Saoudite et les Émirats qui lui ont succédé dans la répression au Barheïn… tôt ou tard Kadhafi aussi serait parti. Si l’on protégeait d’une façon claire et nette plutôt les mouvements pacifiques, en attendant qu’un processus politique que je crois irréversible débouche sur un changement démocratique dans plusieurs pays arabes, comme celui qui est en cours en Tunisie, n’y aurait-il eu un peu de lisibilité ? Jusqu’à quand permettra-t-on que la très sympathique Turquie massacre les Kurdes, que la très solvable Chine détruise impunément la culture tibétaine et tue des moines, que le très démocratique Israël continue la colonisation (à l’encontre des résolutions de la ONU) pour bloquer tout espoir d’une solution à deux Etats (d’ailleurs qui a inventé l’expression « assassinat ciblé », sikul memukad ?) et que la romantique Russie s’empare des petites Républiques sans autre loi que celle du feu ?

La pendaison expéditive de Saddam Hussein, l’exécution de Ben Laden aux images secrètes et celles de Kadhafi ensanglanté traîné par une foule en délire, sont des signes de ce que nous sommes, en tant qu’humanité. N’avons-nous pas envie que cela s’arrête ?

Je sais, ces choses-là font plaisir à beaucoup. Je sais, on me dira que c’était de bonne guerre, que le type en question l’avait bien cherché. Ou que l’on ne peut pas faire autrement. Que ce qui compte est le résultat: une dictature est tombée.

C’était aussi l’argument à la fin de la guerre en Irak (oubliés les mensonges sur les armes de destruction massives introuvables, les centaines des milliers de morts et de blessés les millions de réfugiés, les 800 milliards de dollars de coût). Même dans une perspective utilitariste le bilan est désastreux, mais dans une perspective kantienne, de près ou de loin, le tout est parfaitement immoral (intéressé, mensonger, criminel).

Ensuite, ce qui viendra après, comme toujours, sera héritier de ce qui a été fait. On ne peut pas faire comme si tout recommençait de zéro. Il ne faudra pas alors se plaindre que violence et intolérance se perpétuent ou renaissent ici et là. Puisque nous n’avons rien fait pour soutenir ou protéger des populations civiles qui manifestaient pacifiquement ni en Syrie, ni au Bahreïn ni en Turquie ni en Chine ni en Russie, comment pouvons-nous sans rougir nous flatter d’avoir protégé des populations (plutôt armées) en Libye ? Ce n’est pas un peu le monde à l’envers ?

Tout est perdu alors? Prenons-nous une mauvaise direction ?

Non. Grâce à la Norvège. Voilà un pays frappé par un drame totalement imprévisible : une tuerie sans nom, 92 personnes dont 85 jeunes massacrés par un fou furieux raciste (« lassé du multiculturalisme », selon ses mots).

Qu’a déclaré le premier ministre norvégien, en plein dans l’émotion (visé et frappée lui-même par la mort de proches)? Vengeance ? Guerre contre le terrorisme ? Pas de quartier ? Dans une certaine mesure les hommes et femmes de ce beau et froid pays sauvent l’humanité (je veux dire celle où l’humanité est une qualité et « humain » est un adjectif et non le nom d’une espèce vivante). Il a dit qu’à la violence ils répondraient avec plus de paix, qu’à l’intolérance ils répondraient avec plus d’ouverture, à la terreur par plus de démocratie. L’assassin Breivik avait déjà perdu.  Ses armes sont inutiles face à l’humanité entendue ainsi. La plus grande fermeté est celle de la volonté de rester humain jusqu’au bout. Vulnérables, bien sûr, mais forts de la conviction que tout n’est pas permis et que la victoire n’est pas à n’importe quel prix. Humbles et dignes face à la souffrance. Sereins et justes face à l’injustice. Seule une telle humanité mérite d’être sauvée.

Nous en sommes si loin et si proches.

Un « Frankenstein » shakespearien pour nous interroger sur la modernité

Ce film traite d’un sujet éternel, le mal. Décliné par des figures fortes : la souffrance de la solitude, l’horreur de la différence, le déracinement, la condition d’orphelin, le ressentiment, la vengeance. Mais en même temps d’une condition propre à notre époque. L’auteure du livre, l’étonnante Mary Shelley, fille de la première penseuse féministe, Mary Wollstonecraft et d’un écrivain et éditeur anarchiste, William Godwin, ne s’est pas trompé en l’appelant « Frankenstein ou le Prométhée moderne ». La passion de la science, si humaine et le désir ardent de percer les mystères, se voient doublés d’une hybris dévastatrice. L’obscur dessin de récréer la vie, de se mettre à la place des dieux (en ayant acquis le feu sacré), de fabriquer l’humain, considéré désormais comme une matière, de brouiller les frontières entre la vie et la mort, rend aveugle aux dangers et au gouffre éthique que de tels réalisations peuvent ouvrir.

La puissance de la mise en scène et l’élan shakespearien qui l’anime, fait de cette production LA version cinématographique utilisable de cette histoire fondatrice, de ce mythe moderne. Il est issu de l’intuition géniale d’une « fille de Lumières » à l’âge de 20 ans et l’effroi romantique de quelque chose qui nous dépasse et que peut-être nous ne saurons jamais rattraper.

La perte à jamais de l’innocence du savant qui joue avec la mort et avec la vie se voient incarnés dans « la créature », qui demande, dans sa détresse infinie, « Dr. Vous avez trouvé toutes les parties pour mon corps… auriez-vous oublié l’âme ? »

Notre science actuelle ne se trouve maintenant dans presque la même situation ou au moins face à la possibilité d’en faire tout autant que le fameux Docteur ?

N’avons pas non plus, nous-mêmes, « oublié l’âme » ? Quelle façon plus radicale de l’avoir oublié que celle de ne plus y croire ? Considérer l’humain comme un pur organisme, comme une matière, dont nous n’aurons qu’avancer dans la connaissance pour tout maîtriser, ne nous met pas aussi dans ce carrefour, où « le sommeil de la raison (du raisonnable) peut engendrer des monstres ?

Pour la première nous rééditons une séance déjà passée

Séance de ciné-philo le dimanche 26 juin 2011, à l’Entrepôt, à 1420 (8€)

7, rue Francis de Préssensé, Paris 14, (M° Pernety)

« INTO ETERNITY » au Ciné-philo, ou comment d’une question écologique d’actualité entrevoir une question abyssale

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »                       (Paul Valéry,1919)

Into Eternity, doc. de Michael Madsen (2011, 1h15).

Séance de Ciné-philo, le dimanche 12 juin 2011 à 14h20

à l’Entrepôt, 7 rue Francis de Préssensé, Paris 14e.

Débat sur le sujet   »Pouvons-nous aller au-delà du temps des civilisations ? »,

séance présentée et animée par Daniel Ramirez

Pouvons-nous nous projeter (ou même imaginer un) au-delà du temps des civilisations ? Etrange question !

La question de la « durée de vie » (drôle d’expression) des déchets radioactifs impressionne par ses chiffres : des centaines de milliers d’années, voire plus… Que faire ? La Finlande lance un projet Pharaonique de stockage hautement sécurisé, supposé durer… 100.000 ans ! Jamais les humains n’ont imaginé quelque chose de pareil. Hormis l’idée de l’éternité au moyen âge. Ceci est le contenu apparent ce documentaire exceptionnel. Mais si ce n’était pas déjà une question très grave on pourrait penser que c’est presque un prétexte. Car une autre question abyssale se tient en embuscade : comment des habitants d’un futur si lointain pourront savoir de quoi il s’agit s’ils trouvent un tel « cadeau » de ses ancêtres ? Comment transmettre un message à des civilisations futures ?

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », avait dit Valéry. Comprenons-nous seulement un peu la portée de cette phrase ? De fait, aucune civilisation faisant usage d’une langue et d’une écriture n’a duré plus de 5000 ans. L’homme tel qu’on le connaît, d’ailleurs, n’a pas plus de 25.000 ans ! Vu les changements – techniques, moraux, politiques –  que nous avons expérimentés et enclenchés dans les seuls trois dernières siècles, pouvons-nous seulement imaginer nos descendants ou plutôt les lointains descendants de nos descendants sur terre dans 80.000 ans ou plus ?

Nos supports de stockage d’information ont une durée de vie de plus en plus courte et encore plus nos moyens d’y avoir accès (interfaces, programmes), qui périment chaque 5 ou 6 ans ! Ce questionnement, qui nous projette brutalement d’une question écologique d’actualité (catastrophe de Fukushima et débats sur le nucléaire qu’obligatoirement s’en suivent) dans une autre, philosophique, de tout temps : Comment comprendre ce qui se cache dans notre être-au-monde au regard du sombre abîme du temps ? Car, n’habitant, justement pas l’éternité, nous avons peut-être le défi de la penser. Avons-nous la capacité ?

Ce film, sorti dans la plus grade confidentialité, inaugure au passage peut-être un genre : le documentaire de science fiction… Il ne s’interdit pas de circuler entre l’information scientifique, la prospective, la poésie et la métaphysique, nous plonge dans un état de sidération où nous pouvons peut-être commencer à ouvrir la question.

A condition de ne pas avoir froid aux yeux de la pensée. La philosophie véritable ne se donne elle-même qu’à cette condition.

PHILOSOPHIE, SAGESSE ET MATURITE. Une ancienne proximité entre la pratique psycho-thérapeutique et la démarche philosophique

Cette article, destiné à une communication orale, est la première partie d’une intervention lue lors d’un colloque de psychothérapeutes à Paris en 2001. L’article complet est publié dans Le corps et l’analyse, vol.3, N°1, Paris, printemps 2002.

I

Il est possible de définir la philosophie de multiples façons, mais il y en a une qui parle plus directement à la mentalité actuelle depuis quelques années : celle de la philosophie comme sagesse, ou bien comme « quête de sens de la vie » (encore que cette expression soit problématique[1]) et comme philosophie pratique. Le philosophe se doit ainsi d’apprendre quelque chose à ses contemporains, quelque chose qui les aide à mieux vivre. Ce peut-être le contrecoup des décennies précédentes où on avait trop mis l’accent dans la technicité, dans la philosophie du langage, l’épistémologie, la philosophie comme réflexion au service de la science, ou à propos d’objets très spécialisés.

Toujours est-il que l’engouement récent pour l’éthique et la philosophie morale reste quelque chose d’accessoire par rapport à la présence et à la prégnance d’autres formes de s’orienter dans la vie, comme la religion, bien sûr, mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse ici, la psychothérapie et la psychanalyse.

Il est cependant possible de penser une lointaine racine commune, dans le célèbre « connais-toi toi-même » du temple de Delphes, traditionnellement invoqué par la philosophie. En effet, quelqu’un qui commence une analyse, par exemple ne prétend souvent pas autre chose que de mieux se connaître. En même temps, on attend maintenant de la philosophie une orientation ou une action transformatrice de la personne.

En tout cas, si le phénomène devait prendre plus d’ampleur, cela ne devrait pas se faire sans un effort pour penser la pertinence de ces rapprochements : la philosophie vise-t-elle la même chose que la psychothérapie ? Ce n’est pas parce que quelques philosophes ont parlé de la philosophie comme médecine de l’âme (littéralement : psychiatrie), que nous sommes autorisés à sauter par-dessus les deux derniers millénaires, et nous mettre à faire de l’épicurisme, stoïcisme ou autres hédonismes adaptés au goût du jour, sauf à vouloir vendre du papier, ce qui semble le but de bien de publications.

Pour approcher cette tentative de penser les deux voies (s’il y en avait que deux !) une possibilité c’est de se demander à quelle question fondamentale elles répondent – je veux dire, en priorité et dans le fond, car il est évident que chacun vient en consultation avec ses propres questions.

On peut aussi se demander quel est l’idéal visé dans l’une et l’autre pratique.

Pour ce qui est de la philosophie la chose est un peu plus aisée, à cause d’une plus longue tradition : la philosophie vise une vie accomplie, appelée vie bonne (euzoia) par les grecs, et l’idéal qui inspire ce que pourrait être une vie bonne est celle de la sagesse. Le philosophe est ainsi l’ami de la sagesse, celui que la cherche, par les moyens qui lui sont propres, dont principalement la raison. Le résultat de cette quête, la vie bonne, peut s’exprimer aussi par cet autre mot : eudaïmonia, que l’on traduit souvent par « bonheur », mais dont le mot d’origine latine « béatitude » rend mieux le fond encore religieux qui exprime le « bon daïmon » de eudaïmonia.

Mais qu’est-ce donc un sage ? Quelqu’un qui a réussi une difficile équation autour des passions. Puisque l’homme est un être de raison mais aussi de pathos, il ne s’agit pas simplement de maîtriser ses passions, mais de trouver un équilibre entre ses passions et les impératives de la raison, comme dans l’image magnifique de Platon, de l’âme comme un attelage dont le cocher est en prises avec deux chevaux, dont l’un est docile et l’autre sauvage[2].

Comment arrive-t-on là ? Par le savoir, car le sage (to sophon) est aussi et d’abord celui qui sait, c’est la connaissance des choses du ciel et de la terre qui permet cet équilibre ; et un usage de la rationalité, capable de comprendre l’ordre de la nature et de se régler sur lui. Ainsi Socrate ne cesse-t-il d’interroger ces contemporaines pour qu’ils cherchent à savoir l’essence des choses et à s’améliorer eux mêmes (les deux choses étant liées). De même pour Aristote l’acte propre (l’aboutissement ou entéléchie) de l’homme est la contemplation par l’activité intellective, et c’est cela qui conduit à la vie bonne, et qui constitue l’accomplissement de la vocation de l’homme au bonheur.

C’est bien pour cela que les philosophes de la période suivante, dite « hellénistique », ont proposé presque tous une maîtrise des passions, qui n’est possible que par la pratique de la philosophie comme haute activité de l’intellect, libéré des tiraillements des désirs et des passions. Pour cela il faut une sévère restriction de ces désirs, une véritable diététique avec des dosages précis des plaisirs et des besoins du corps et de l’âme.

Que le savoir améliore la personne est quelque chose dont il nous est permis maintenant de douter ; qu’il conduise à une quelconque vie bonne, rien n’est moins sûr. Mais n’allons pas trop vite.

Qu’en est-t-il de la psychothérapie[3]? A quelle question fondamentale répond-t-elle ? Quel est l’idéal poursuivi ?

L’immense variété de réponses usuelles ne doit pas nous faire oublier que la majeure partie des personnes qui viennent en consultation, c’est à cause d’une souffrance, d’un mal être, ou tout ou moins d’une insatisfaction profonde dans leur existences, au niveau émotionnel et dans la relation aux autres.

Quel est ici l’idéal visé ? Ce n’est pas chose facile de déterminer ; nous allons toutefois tenter quelques hypothèses. Nous dirons que si dans l’antiquité les gens venaient à la philosophie pour chercher la vie bonne et le bonheur, nos contemporains viennent chez le « psy » pour chercher un mieux vivre. Il pourrait se caractériser d’abord par le soulagement des souffrances émotionnelles et des dysfonctionnements relationnels qui étaient à la base de la motivation pour consulter.

Si nous voulons aller un peu plus loin nous pourrons nous demander s’il y a un idéal de ce qui serait recherché comme réussite d’un processus thérapeutique. Est-ce peut-être l’autonomie ? Mais bien de personnes viennent en consultation en étant déjà autonomes socialement parlant, en sorte qu’il nous faudra préciser : autonomie affective. En effet, les dépendances affectives de diverses sortes sont à l’origine de bien de problèmes dans la vie. On vise ainsi souvent une séparation consciente des êtres dont nous étions restés attachés souvent depuis la petite enfance, par cause, par exemple d’une résolution insuffisante de ce qu’on appelle la phase œdipienne. Bien sûr, beaucoup d’autres situations peuvent être à l’origine d’une souffrance affective, d’une mauvaise estime de soi, des peurs phobiques ou des angoisses diffuses, des mécanismes répétitifs, des incapacités sexuelles, des symptômes névrotiques diverses et variés. Expériences traumatiques, manque d’amour, maltraitance, violence, isolement, figures parentales absentes ou mal définies, etc.… Mais là nous entrerions dans le concret, qui est  infini. L’autonomie, tout en étant fondamentale, ne paraît donc pas suffire au concept d’idéal que nous cherchons, puisqu’elle ne nous permet pas de penser l’ensemble de la visée thérapeutique comme celui de la sagesse nous permet de penser la visée philosophique.

Tentons une autre voie : la maturité.

On pourrait définir l’idéal visé par la psychothérapie comme maturité, si nous acceptons que les diverses dépendances affectives et dysfonctionnements relationnels sont autant des dimensions de notre personnalité qui sont resté à des stades infantiles, sexuellement, affectivement, émotionnellement, relationnellement parlant, nous dirons que l’on cherche à avoir une maturité, ou s’engager dans un voie qui conduise vers la maturité, c’est-à-dire un processus de maturation.

Nous consultons ou nous faisons de la philosophie parce que nous voulons mûrir, que se soit dans un aspect précis, ou en général.

Mais, qu’est-ce donc que la maturité ?

Philosophiquement, les réponses de la sociologie, la psychopédagogie, l’ethnologie, peuvent être nourrissantes mais jamais ils ne seront suffisantes, car il s’agit justement de pouvoir construire un concept qui nous autorise la comparaison avec un degré d’universalité acceptable.

Posons-nous donc la question, dans une perspective purement philosophique.

D’abord, qu’est-ce qui mûrit ? D’où vient cette expression ?

D’abord on peut penser aux fruits, bien sûr : Ils sont encore verts où bien ils sont déjà mûrs pour être mangés ; ensuite ils tombent « comme un fruit mûr ». Nous les disons mûrs quand sa croissance est finie, son développement est terminé, mais avant qu’ils ne soient trop « vieux » et qu’ils ne commencent à fermenter et à se décomposer. Le temps de la maturité est donc court. On dirait en grec que c’est un « kairos », le temps d’une opportunité, qu’il faut saisir avant qu’il ne passe, mais pas trop tôt. D’ailleurs il y a des fruits qui ne mûrissent pas.

Maintenant, la maturité des humains est-elle comparable ?

Mais qu’est-ce que c’est au fond ? Un âge de la vie ? Nous savons qu’elle ne survient pas n’importe quand, elle ne vient pas à la suite de l’enfance, par exemple, sauf rarissimes exceptions, et qu’il ne suffit pas d’attendre, comme pour les fruits.

Ainsi peut-on arriver à la vieillesse sans avoir atteint la maturité. Si l’adolescent succède à l’enfant et si l’adulte succède à l’adolescent, le vieillard peut succéder à un adulte à jamais immature.

C’est peut-être la vraie tragédie de l’homme : vieillir sans avoir mûri. Etre adulte est donc un âge de la vie, mais non pas la maturité, qui est une qualité ou un mode des toutes les âges de la vie.

Mais faisons une petite parenthèse.

Les philosophes du XX siècle ont réfléchi profondément à la condition de mortel de l’homme, et l’ont défini comme « l’être vers la mort »,  de Heidegger, par exemple. Ceci est fondamental, certes, mais une chose est resté plus ou moins occultée par cette « découverte » : c’est le fait qu’avant de mourir nous allons vieillir. Peut-être ne pouvaient-ils pas le voir avec la même évidence que nous du fait que l’allongement de l’espérance de vie et du vieillissement progressif des populations du monde développé qui en résulte, est une évidence plutôt des dernières décennies.

Eviter la mort n’est pas entre nos mains, on le sait, mais on peut se la donner, anticiper sa date ; d’où la vielle question de la mort volontaire. En revanche on ne peut vieillir sur commande, d’ailleurs personne ne le désirerait. On ne peut l’éviter non plus, sauf par le suicide.

La vieillesse nous échappe donc, tout comme la mort, mais si l’on croit Epicure : « la mort n’est rien pour nous »[4] ; en effet, quand elle est là, nous n’y somme plus pour le constater. En revanche, quand la vieillesse arrive, nous sommes bel et bien là pour l’expérimenter, très souvent douloureusement, comme une diminution constante de nos facultés, de nos désirs et de notre joie de vivre, comme une suite de pertes, une désintégration progressive de tout ce que nous sommes, situation que ne peut qu’empirer avec le temps[5].

D’où l’intérêt du thème de la maturité ; pour la penser, nous pouvons la mettre en regard de la vieillesse : Nous disons que nous ne pouvons rien contre la mort (et très peu contre le vieillissement), mais nous pouvons, nous devons, il est de notre ressort et notre responsabilité, d’ajouter aux âges de la vie une maturité la plus riche et la plus longue possible.

La maturité de l’âge adulte, bien sûr, mais on peut aussi penser, puisque la maturité n’est pas un âge, que la jeunesse doit aussi bien mûrir, tout comme l’enfance doit bien grandir, se développer. La maturité serait quelque chose comme la pleine expression de nos désirs choisis, dans l’acceptation de nos limites, (chose difficile pour la jeunesse) dans le pleine exercice de nos facultés (chose impossible pour l’enfant), dans une vie active, maîtrisée (dans l’acceptation de ce qui nous échappe, notamment l’inconscient) et autonome (chose compromise pour le vieillard).

Ce n’est donc pas la sagesse, chose bien difficile (reste à savoir s’il existe une « sagesse des modernes ») et quelque peu perdue dans les millénaires, mais la maturité, chose non pas facile mais accessible à l’humain, pour peu qu’il le veuille et qu’il désire ainsi parcourir son propre chemin.

Ce n’est pas non plus le bonheur : on peut être mûr et malheureux, on peut être immature et heureux.  Le bonheur n’est peut-être pas de ce monde comme le croyaient Platon et Kant, mais pas de l’autre non plus. Car on peut avoir mûrement réfléchi et avoir un regard fort critique par rapport au monde (chose impensable pour un stoïcien).

La maturité n’est pas l’Idéal que permettra de comprendre toute entreprise thérapeutique, bien sûr, mais pour ce qui nous concerne, cette notion nous permet de penser le lien que la pratique psychothérapeutique peut avoir avec la philosophie, et du même coup, le sens que la pratique de la philosophie peut avoir aujourd’hui, eu égard de la vieille prétention de la philosophie à aider les hommes à bien vivre.

Car comment cheminer vers la maturité si nous ne savons pas ce que nous voulons, si nous ne savons pas ce à quoi nous octroyons de la valeur, ce que nous préférons et pourquoi ? Et comment mûrir sans avoir une réflexion sur la condition humaine en général et sur la propre vie en particulier ?

La psychanalyse peut, elle, prendre en charge ce qui concerne la connaissance du soi, l’histoire émotionnelle, les voix de l’inconscient, qui sont là, comme dans un ailleurs de la volonté (c’est pourquoi l’inconscient pose autant de problèmes à une certaine philosophie de l’esprit qui se cantonne à l’intelligence et la volonté) et préparer le sujet à une maturation affective.

Mais la philosophie serait indispensable pour un positionnement actif au monde, pour que la liberté et l’autonomie durement conquises dans la maturation (avec ou sans l’aide d’un praticien) soient éclairées et pleines, et puissent s’exprimer dans un monde devenu complexe à souhait. Un monde où les pouvoirs, les devoirs et les droits de l’homme s’entremêlent avec des sentiments soit d’impuissance (signe de sénilité), soit de toute-puissance (signe d’immaturité). Ce qui brouille la donne de ce qui est réalisable et souhaitable dans une vie et noie l’idéal de la vie bonne dans celui du « bien être » ; ce dernier entendu comme possession insatiable de biens matériels et comme jouissance illimitée et narcissique du corps sensé être toujours jeune (signe évident d’immaturité).

Il est clair dans un tel contexte que l’antique idéal de la sagesse, si on l’entend comme la maîtrise rationnelle des passions, ne correspond plus à rien. Mais une mise en question philosophique de notre vie reste toujours d’actualité. La philosophie comme école du questionnement, comme pratique du doute, comme exercice du discernement (choses toutes fort rébarbatives pour le jeune ou celui qui ne veut pas mûrir). Non pas pour poursuivre un idéal mais pour construire pas à pas les conditions d’une vie accomplie.

Qu’et-ce qu’une vie accomplie ? Celle que tout en restant dans les limites de sa finitude réalise et accomplit la plénitude de ses possibilités.

J’ai toujours considéré étrange et suspect, et souvent peu crédible, le topo selon lequel philosopher serait l’art « d’apprendre à mourir » ou une préparation pour la mort. Je préfère décidemment dire que philosopher c’est apprendre à mûrir.

Mûrir à chaque âge pour mieux vivre toutes les étapes de la vie. Pour mieux accomplir ce qui appartient toujours à la vie et pas encore à la mort, avant que la vieillesse ne vienne trop ravager les réalisations d’un moi qui se découvre ainsi autrement éclairé dans sa condition de être fini.
Nous pouvons espérer (mais espérer n’est plus du ressort de la philosophie) que les ravages de la vieillesse seront peut-être moindres si un niveau certain de maturité vient se greffer sur et prolonger l’âge adulte d’un individu autonome, libre et responsable, accompli dans son être propre, dans son authenticité.

Car la maturité pourrait être aussi l’attribut d’une vieillesse que ne nous surprendrait pas, car elle serait vécue dans la connaissance de soi. Si nous l’attendons mûrement, la vieillesse ne nous tomberait pas dessus comme le fruit alourdi de tout ce que nous n’avons pas mûri.

En sachant qu’il nous faudra, pour cette maturité de la vieillesse, plusieurs choses : renoncement, acceptation, mémoire, conscience et pratique.

Le renoncement à ce qui ne sera jamais possible, car ce ne le fût quand il était temps ; l’acceptation de ce qui n’est plus possible, même s’il le fût (c’est peut-être la clé), mais aussi la remémoration, mais aussi la reconnaissance lucide de ce qui a été accompli ; et  surtout, pour finir, la conscience et la pratique, joyeuse et obstinée, de ce qui est encore possible…

Penser, interroger, tenter une définition de la maturité, déployer la notion, l’étayer avec des expériences, décrire ses figures, seraient-là des défis à venir, où psychothérapie et philosophie pourraient se féconder réciproquement.

Août, 2001


[1] J’ai eu l’occasion de m’exprimer là-dessus. Cfr. Daniel Ramirez, La vie a-t-elle un sens ?, Nantes, Pleins-Feux, 2000.

[2] Platon : PHEDRE, XXV, GF-Flammarion 1992. Et aussi dans la République.

[3] J’y inclus désormais la cure psychanalytique, mais non pas les pratiques comportementalistes ou autres PNL…

[4] Epicure : LETTRE A MENECEE, 125. Trad. Jean Salem, Nathan 1990.

[5] Voire Manlio SGALAMBRO : TRAITE DE L’AGE, Trad de l’italien : D. Ferault, Manuels Payot 2001.

« INCENDIES » de Denis Villeneuve au ciné-philo. Une quête Œdipienne de la vérité.

Ce film, plus que des éloges, a reçu des véritables acclamations. Une quête des ses origines angoissante et abyssale, comparable à celle d’Oedipe dans la tragédie antique. Il y a quelque chose que nous devons savoir, mais ceux qui s’y aventurent risquent forcément de se brûler… ce qu’il y a à découvrir, comme pour Œdipe, n’est peut-être pas ce que nous voudrions et même pas ce que nous pourrons supporter. Toute recherche de la vérité est à ce prix. Peut-on pour autant s’arrêter en chemin?

Ainsi donc est lancé ce voyage dans les labyrinthes du passé d’une personne et d’une famille dans un pais en guerre. Ce qui nous ramène dans le monde arabe, au moment où les mêmes contrées flambent à nouveau. D’autres incendies, d’autres raisons… Pourront-ils réparer une partie de ce trop plein de violences et de souffrances passées ? Possible. En tout cas cette guerre et cette histoire nous montre un sens insoupçonné du mot « fratricide ». Toute guerre ne l’est pas ? Le destin de cette partie du monde, berceau de la civilisation occidentale, ne dépend pas en quelque sorte de l’éclairement de ce sens là ?

L’histoire tourne et en son sein les histoires de personnes, les destins individuels, parfois broyés. Reste à reconstruire et à se reconstruire. Mais comment ? La vérité est-elle toujours un des piliers de cette reconstruction possible ? L’oubli ne serait parfois plus pertinent ou simplement plus humain ?

Ces questions et bien d’autres nous pourrons nous les poser après la projection de ce film, si toutefois nous arrivons à retrouver nos esprits après cette œuvre bouleversante et pourtant si construite. En effet, le film est fait à partir d’une pièce de théâtre aussi redoutablement efficace de Wajdi MOUAWAD, elle-même inspirée d’un personnage réel : Souha Bechara

Séance de « ciné-philo » à l’Entrepôt,

le dimanche 26/03/2011 à 14h20

séance introduite et débat animé par Daniel Ramirez

L’ENTREPOT,

7 rue Francis de Préssensé

Paris 14e, M° Pernety

« DANS SES YEUX », ou comment rouvrir la vie lorsqu’elle devient une « affaire classée ».

Il y a des histoires trop grandes ou trop puissantes qui dépassent de loin ses personnages. Un fait de violence qui détruit une vie ; cela paraît banal. Mais, comme par un rayonnement maudit, il fausse celle de plusieurs autres et les place devant une énigme qui érode ses âmes. Cette énigme pose la question du sens et de la vérité de  nos vies… Qu’en avons-nous fait ? Et elle confronte les trajets des ces existences écartés de leur destin et les ravages de cet écart, cette blessure ontologique que le temps n’apaise pas.

Des vies perdues (à jamais ?)… Y a-t-il une seconde chance ? Le roman peut-il avoir une autre fin ? La question brûlante de l’impunité et de la justice inaccomplie, dans un contexte historique ou la vérité a aussi peu de place que l’honneur, penchent pour une réponse négative.

Mais la justice peut-elle rattraper le destin ?

La vengeance alors ? Mais, servirait-elle à quelque chose ? L’oubli ? La mauvaise foi ? La fuite ?

L’auteur fait avec ce contexte si peu allégeant, quelque chose de prodigieux : tel un photographe argentique qui développerait ses négatifs, il plonge une série des portraits extrêmement humains dans une lumière liquide d’une nostalgie indéfinissable. Cela les révèle, en quelque sorte, cependant que s’ouvre un mystère reliant l’immensité du temps perdu à un improbable accomplissement de quelque chose… d’inimaginable.

On ne peut presque rien dire de cette histoire sans gâcher sa fabuleuse et presque hypnotique tension narrative. Ainsi, limitons-nous à évoquer la finesse, la précision des caractères ciselés dans la profondeur de leur inachèvement, l’humour, malgré la gravité du propos, le souffle et la puissance du conatus, cet effort pour rester dans l’être, pour ne pas lâcher le fil si tenu d’une rédemption même rendue impossible par les années d’existence inauthentique. La vie elle-même semble une « affaire classée » qu’il s’agit à tour prix de rouvrir.

On peut aussi dire, cela a été moins remarqué et pourtant c’est dans le titre : c’est un film sur le regard. Chaque personnage existe aussi dans cette autre dimension qui laisse deviner tant de choses que la réalité immédiate cache (« el secreto de tus ojos »). Elle questionne en permanence la vérité de ce que nous sommes.  Les yeux de chacun révèlent, par leur persistance interrogative, une dimension du vrai, du possible. Et cela malgré l’énorme, malgré la radioactivité grisâtre du mal, qui dissout l’humanité en une longue suite d’intervalles du néant, ce regard nous fait visage et liberté, nous rend, même fragiles, le mystère et la passion.

Un moment rare de cinéma métaphysique.

Séance de « ciné-philo » à l’Entrepôt, le dimanche 13 mars 2011, à 14h20,

animée par Daniel Ramirez.

Débat philosophique sur le sujet: « La justice peut-elle rattraper le destin? »

L’ENTREPOT,

7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris (M° Pernety)

Entrée 8€

« CASABLANCA », ou l’art de démêler la trame des sentiments et en même temps se sauver d’un destin qui piège tout le monde.

Je ne me laisse pas trop embarquer par l’idée de Stanley Cavell, le plus important philosophe du cinéma actuel, qui voit dans les « comédies du remariage » de Hollywood, la véritable entrée philosophique. Mais je suis, comme beaucoup en France, admirateur des grands films hollywoodiens, surtout par la maîtrise du récit, par l’art inégalé de raconter des histoires.

Celle-ci est une des plus touchantes et la « mise en récit » est simplement époustouflante.  Réalisé en pleine guerre, Casablanca est considéré comme l’un des films les plus réussis de tout le cinéma hollywoodien. Film « culte » pour ceux qui ne cessent d’être éblouis par le « couple » Ingrid Bergman et Humphrey Bogart, par l’héroïsme et le romanesque.

Mais voilà. On peut aussi le voir comme un traité de sentiments moraux, comme un tableau de la vie éthique. Et ça, bien sûr, les inconditionnels et les fans ne l’avaient pas soupçonné. Tout à tour, émotions, sentiments et raisons qui forment la trame de notre vie morale défilent et s’entremêlent dans une construction aux allures de tragédie. Le désenchantement, le cynisme, la nostalgie, la suspicion, l’amour, la loyauté, l’amitié, le courage, le devoir et le sacrifice… Tout y est, par touches, dans ce tableau improbable, mais inoubliable, où les histoires personnelles côtoient la grande histoire, dans ces carrefours difficiles, qui broient les destins, où l’humain émerge là où on ne l’attend pas, ou bien il sombre.

Nous avons donc visionné cette œuvre si belle. À ma grande surprise, une bonne partie du public découvrait le film. Ainsi ont-il eu le droit à l’éblouissement de cette « lumière sur le visage d’Ingrid Bergman », à l’éclat de son regard empli d’amour, dans ce noir et blanc si plein de naïveté que de beauté.

J’ai proposé comme sujet du débat, « Y a-t-il un au-delà de l’amour », car il s’agit, bien sûr d’une histoire d’amour. Et laquelle ! Une aventure intense et éphémère vécue quelques jours avant l’entrée à Paris des nazis, par un baroudeur américain au grand cœur (Rick) et une nordique idéaliste et sensible (Ilse) en deuil de son héros résistant de mari. Des jours heureux et palpitants, en pleine tempête de l’histoire, et puis, rien : elle le laisse tomber sans raison apparente le jour où ils devaient prendre le train pour s’en aller vers Marseille et vers la liberté.

C’est ainsi qu’un temps après on retrouve cet américain devenu le patron cynique et « endurcit » d’un café à Casablanca où se côtoient des êtres en transit, en attente du départ rêvé vers l’Amérique, des réfugiés, des opportunistes, des filous, des résistants et des collabos. Casablanca est une espèce de limbe, de non-lieu, où les êtres se retrouvent en peu en dehors de l’histoire, forcement confrontés à leur propre histoire. La survie, l’espoir, la ruse, le courage et la trahison sont le pain quotidien.

Et le destin se charge de mettre les uns face aux autres, d’une façon qui conduit indéfectiblement vers l’éclatement des leurs mondes. Par une petite mélodie nostalgique (As Times Goes by), moment proustien extraordinaire, tout le passé revient, la construction du refoulement éclate en mille morceaux. Une véritable comédie de la dissimulation des sentiments se met alors en place. Qui aime qui ? Qui veut quoi ? Qui a trahi ? Qui restera fidèle ? Qui est un corrompu et qui sont les purs ? Qui pourra partir vers l’Amérique ? Qui va vivre et qui va mourir. C’est le basculement shakespearien.

L’histoire d’amour interrompue de Ilse et Rick rattrape tout le monde, le résistant courageux (Lazlo, le mari d’Ilse, qui n’était pas mort), le préfet opportuniste (Renault), passablement collabo, les trafiquants de sauf-conduits, l’officier allemand. Et bien sûr, les amants de Paris, ou plutôt les ex-amants. La vie leur donnera-t-elle une deuxième chance ?

Bien sûr, il y a un « au-delà de l’amour », il y a le devoir, mais les choses ne sont pas simples. Le devoir envers qui ? être fidèle à qui ? À « la cause » (la résistance) ? À ses sentiments ? Aux personnes ?

D’une façon angoissante, les antinomies entre le devoir et l’amour, entre la raison et le cœur, sous-tendent un conflit que ne laisse présager qu’une fin tragique… d’autant plus que le malentendu (exactement comme dans Romeo et Juliette) se mêle et le non-dit attise le feu des passions tristes, le ressentiment, la haine, la peur ou la convoitise. Et cela dans un milieu de tous les dangers, qui donne l’impression qu’il y a de la place pour tout, sauf pour la vérité.

Tout cela est trop riche pour être décrit en détail. Mais ce qui est fascinant est la façon dont chaque personnage est décrit dans sa complexité, dans sa richesse qui est en même temps son ambiguïté, ses zones d’ombre, son indécision. Ainsi, lorsque le malentendu est levé et que le grand amour semble finalement à leur portée, l’équation s’avère encore plus impossible, car il n’y a que deux sauf-conduits pour trois êtres chacun dans sa vérité. Elle renonce à décider : « décide toi pour nous ». C’est ce qu’il fera. Ce j’appelle « l’équation Rick ». Nous avons vu que le « nous » d’Ilse à cet instant n’est pas le même « nous » que Rick assumera, l’un c’est la subjectivité infinie et intime de l’amour, l’autre inclut autrui, accepte la finitude des vies, c’est un « nous » inclusif. Le bonheur et le devoir disjoints, le désir et la responsabilité divergeant, le juste et le bon chacun appartenant à une géométrie incompatible avec l’autre… cette équation paraissait impossible à résoudre. C’est le moment cornelien.

Lazlo était déjà prêt à se sacrifier lui-même, pour la cause et pour l’être aimé, Ilse avait déjà renoncé une fois à son amour pour Rick, pour rejoindre Lazlo dans des circonstances dramatiques (morale du devoir). Reste « l’équation Rick », qui ne sera connue qu’à la toute dernière minute du film, et autre chose, drôlement intéressante : je l’appelle « le pari Renault » (le préfet) . Ce personnage s’attarde  à  observer Rick, l’endurcit, l’apparemment cynique, comme un entomologiste observe les insectes, pour savoir si au fond n’est-il pas un sentimental, un homme de cœur. Une véritable quête scientifique ou sceptique: savoir si tous les hommes sont aussi corrompus que lui-même, ou bien s’il y a encore quelqu’un de pur. La résolution de cette énigme tient lieu de signe, pour ce personnage obscur, de la direction où le vent de l’histoire tournera (il va où le vent souffle avait-il dit). Mais ça vaut sans doute la peine de choisir le camp où de tels hommes existent. Trouve-t-il ainsi lui même une forme de rédemption ?

L’amour restera pur – dans le souvenir (« nous aurons toujours Paris »). Il devient ainsi immortel. Le bonheur n’est pas celui auquel on pensait. En fait la recherche de la survie, celle de la justice et celle de l’amour, se transforment imperceptiblement en quête du salut.

Un avion décolle, deux hommes, anciennement adversaires, marchent côte à côte dans le brouillard. L’avenir existe à nouveau. Tout a été transfiguré sous nos yeux.

الحرية (al hurriyya). Aimer, puis déchanter des révolutions. Quand l’avenir sent le jasmin.

Que dire, que penser lorsque l’événement surgit ? L’étonnement philosophique, est-il en cela différent de l’étonnement pur et simple de quiconque face à une révolution ?

D’abord, d’une façon tout à fait personnelle, permettez-moi de rendre un hommage ému à ceux qui sont sortis dans la rue en Tunisie et qui sont les artisans de cette révolution. Je suis bien placé pour savoir que ce n’est pas facile lorsqu’il y a eu déjà des morts, quand les matraques sont brandies, et lorsque les balles sifflent et les hélicoptères bourdonnent. Sortir quand même ! C’est cela qui fait toute la différence.

L’événement est surprenant, pour tous : on ne le prévoit pas ; mais cela s’explique facilement : il surgit de la liberté de quelques-uns. C’est pourquoi il est imprévisible. D’abord c’est peut-être la liberté d’un seul, celui qui le premier s’est immolé par le feu (sans savoir si ce geste incroyable serait aussi inutile que tant d’autres). Écrivons son nom, apprenons à le dire : Mohamed Bouazizi. Que son nom reste, comme celui de Jan Palach, puisqu’il ne sera pas là en tant qu’être vivant. En mettant fin à sa vie il a donné naissance à tant de vie ! La liberté est un mystère pour la philosophie, certes, mais elle ne l’est pas du tout lorsque l’attitude courageuse de quelques individus défie un pouvoir brutal et hautain ; c’est tout simplement le contraire de la servitude volontaire. Car il ne faut jamais parler d’emblée de soulèvement de masses, c’est le geste des personnes, les foules viennent après.

Une révolution est imprévisible aussi parce qu’elle fait bouger les lignes du possible et de l’impossible. Beaucoup de personnes disaient, « en Tunisie, c’est impossible, tout est verrouillé ». Mais tous ce qui est verrouillé ne l’est que par des humains… ceux qui déverrouillent sont aussi des humains. C’est pourquoi il n’y a pas d’impossible.

Une révolution est une action de personnes (avant d’être une action collective) et non un phénomène que se déclenche, que l’on pourrait étudier, mesurer et donc anticiper, vaticiner. La grande illusion de la pensée historique scientiste est de refaire les scénarios à rebours et trouver ainsi des causalités à des événements ; on appellera alors des effets (ayant trouvé les causes), à des actions qui avaient des raisons.

Et pour ce qui est du courage, le rôle de la jeunesse n’est pas à négliger, mais aussi de son intelligence : de l’appropriation de nouveaux media, notamment de l’internet, des blogs, des réseaux sociaux. Cela compte pour la vitesse, pour la spontanéité, pour la déterritorialisation. Les corps son saisissables, l’information l’est moins. Cela n’a pas été perçu par le pouvoir. Question de générations. C’est peut-être la première révolution de l’ère informatique, et pourtant elle n’a rien de virtuelle.

Mais il faut quand même essayer d’en tirer des petites leçons. D’autant plus qu’une révolution s’est pas seulement un changement de régime, un déplacement du pouvoir. Une révolution est la naissance soudaine d’une communauté de rêve. En tant que telle, elle existe aussi provisoirement face à l’horizon d’un réveil qui lui donne son sens ou qui le détruit.

La première leçon que je voudrais pointer est celle de l’humilité. Vu la tiédeur de l’Occident et l’ineptie de la France en particulier, qui n’a rien vu et n’a en rien aidé (sans parler de sa tentative d’aider… le dictateur !), il va falloir être extrêmement modeste pour parler de cette révolution. Elle sera ce qu’elle sera, c’est-à-dire sans doute différente de ce à quoi l’on s’attend en Europe.

D’ailleurs la Tunisie, est-elle en Orient ou en Occident ?

Différente elle le sera car elle aboutira à autre chose, à d’autres destins, ce sera une création, « ou elle ne sera pas »…

Pourquoi le dit « Occident » n’a rien vu venir ? L’étonnement (pour ne pas dire le dégoût) est à son comble lorsque l’on s’aperçoit jusqu’à quel point, à peu près tout le monde (sauf les Tunisiens) s’est accommodé de cette dictature, régime policier ou système à parti unique. Regardez les journaux (les historiens pourront se délecter dans le futur), écoutez les enregistrements des émissions, les discours de quelques semaines, même quelques jours avant le départ de Ben Ali, même la veille : on parlait du « président Ben Ali ». Regardez-les, écoutez-les dès le lendemain : on parle du « dictateur Ben Ali » ! Tout le monde peut vérifier (sauf exception honorable, mais je n’ai pas trouvé). Comment « le président » devient « le dictateur » lorsqu’il n’est plus là (c’est-à-dire lorsqu’il n’est plus dictateur) ? Il faudrait le mettre dans le livre de records : il est passé du statut de président à celui d’ex-dictateur.

Les termes les plus critiques que l’on a pu entendre de la part des autorités étaient qu’en matière de droits de l’homme, il avait « peut-être des progrès à faire ».

Pourquoi ? Deux raisons, pour faire simple (même si rien n’est simple):

La première : le libéralisme économique, le business, l’argent. C’est le directeur du FMI, un homme remarquable, qui a donné le satisfecit au régime en le montrant comme un exemple (il a été d’ailleurs décoré en Tunisie pour cela). Un régime avec lequel on fait tant de bonnes affaires, qui tient ses comptes, qui contrôle sa dette, qui a 5% de croissance, n’est pas une dictature (quelque soit le degré d’appauvrissement du peuple, du chômage, du désespoir, de l’oppression).

La deuxième raison, et ce sera plus délicat, je le sais, est idéologique.  Et elle a à voir avec la politique et la religion. La façon dont depuis Bourguiba, une sécularisation a été menée tambour battant en Tunisie, inspirée de celle du kémalisme en Turquie, bien que non sans des spécificités ; le régime de Ben Ali avait fortement restreint la sphère d’influence de la religion dans la société, instrumentalisant même l’Islam, lorsque cela l’arrangeait (contre la gauche, notamment).

Cela plaisait en Occident.

C’est une question idéologique qui explique pourquoi on trouve de milliers (des millions) d’occurrences du mot « dictateur » ou « dictature », ou du « totalitarisme » lorsqu’il est question de Cuba ou de l’Iran –politique dans le premier cas, religieux et politique dans le deuxième, et des rarissimes à propos de la Tunisie.

A-t-on vu un article de BHS, une déclaration d’une leader féministe, des chanteurs ou des actrices dénoncer cette dictature ? Non. Combien des articles contre la Corée du Nord, contre le régime cubain ou contre l’Iran ont pas été rédigés dans les salons ou terrasses ou au bord des piscines des hôtels des luxe de la côte tunisienne ?  On ne le saura sans doute jamais…

Bien que cette sécularisation forcée ne puisse être prise pour une quelconque « sortie de la religion », bien plus complexe et jamais totalement accomplie, cela plaisait. Et bien qu’un processus de re-islamisation et de revitalisation des fondamentalismes n’a pu être empêché, cela rassurait.

C’est là où nous (l’Occident), nous montrons notre ignorance et notre ethnocentrisme le plus cru – c’est pourquoi l’histoire nous donne les leçons les plus cruelles : Nous ne faisons confiance pour « contenir » la religion ou le religieux (Mais le faudrait-il ? Pourquoi ?) qu’aux régimes autoritaires. N’est-ce pas la raison pour laquelle « le président » Saddam Hussein a compté avec la sympathie des pouvoirs occidentaux jusqu’à qu’il devienne aussi un « dictateur » à démettre, par la décision d’un certain W. Bush ? Le parti Baas était laïc, le RCD de Ben Ali aussi. Et cela plaisait.

Le statut de la femme aussi : le code de la personne (en non pas « de la famille » comme ailleurs), accordait l’égalité pure et simple à la femme, interdisait la polygamie et autorisait l’avortement. Et cela plaisait, forcément. Cela faisait moderne. Modernisation et sécularisation vont souvent ensemble (au moins dans la tête de certains).

Détail croustillant : Le RCD n’a été exclu de l’internationale socialiste – tenez-vous bien – que le 18 janvier 2011 ! Deux jours après le départ du fraîchement rebaptisé « dictateur ». Quelle décision courageuse ! (Remarque : le parti de Lorent Gbagbo en fait toujours partie).

Voilà. Que se passera-t-il par rapport à la religion en Tunisie ? Cela n’appartient qu’aux Tunisiens de le décider ; en sachant que des jeunes du Ennahda (parti islamiste tunisien), interdit, comme tant d’autres choses, ont participé à la révolte. Les lignes bougeront donc. Comment ?  Nous ne le savons pas. Une chose est sûre, si nous continuons à regarder et à évaluer ces questions avec la même « grille de lecture » (comme toute grille, elle sert à enfermer) qui nous a coûté dans le passé d’être parfaitement immunisés contre la lucidité, nous continuerons à ne rien comprendre.

Y aura-t-il une « movida » tunisienne, une vague de liberté des corps et des esprits, de la création, de l’expression, de l’invention ? Vraisemblablement. Une construction démocratique avec des institutions justes ? Inch’allah. Une montée de la religion ? Peut-être. Des tensions, des rapports conflictuels entre ces tendances ? Très probablement. Et peut-être pas comme nous le voudrions. Il se peut que les décisions économiques ne soient pas aussi appréciées par le FMI et son remarquable directeur ;  il se peut et que les orientations culturelles ne soient pas aussi approuvées par l’intelligentsia parisienne, ni tout ce qui se passera aussi politiquement correct que le voudraient nos étroits critères et nos pauvres équations (libéralisme= démocratie ; laïcité=égalité (de la femme)). Ce sera probablement autre chose. Le propre de l’humaine condition est d’être conflictuelle. Mais cette autre chose sera sans doute très importante pour le monde arabe et pour le monde tout court. Et c’est cela qui produit l’étonnement philosophique.

Il y aura-t-il contagion ? Mauvaise métaphore biologique. La contagion est un phénomène qui arrive avec des maladies, les révoltes et les actes de liberté sont des actions de guérison de sociétés malades. Il y aura peut-être exemple, inspiration, non contagion. Et ce sera tant mieux ! Un surplus de création, d’imprévu. De l’impossible en moins.

Il nous reste à cultiver l’ouverture d’esprit, même si le terrain est passablement aride pour cela, l’amitié et la solidarité, pour qu’à l’avenir l’inattendu ne se fasse pas, d’une façon si spectaculaire, à l’encontre de nos préjugés et de nous-mêmes. Nous serons dignes alors de sentir ce parfum de jasmin qui nous est venu de l’autre côté de la méditerranée.