LE MARIAGE POUR TOUS. Quelques questionnements.

Les questions dites « sociétales » pourraient être des occasions de discussion profonde, de remise en question de notre façon de voir et de nos mœurs, qui seraient  bien inspirés d’évoluer de temps en temps. Au lieu de cela nous assistons à une épreuve de force qui tend à dissoudre les divergences subtiles et les positions dans un clivage droite/gauche ou à rejouer la controverse des anciens et des modernes, occultant toute réflexion. Celui qui est pour est progressiste, celui qui est contre est ringard.

Il est vrai qu’on peut avoir le réflexe d’être pour ce projet, ne serait-ce que pour contrer l‘homophobie évidente de beaucoup d’opposants. Essayons plutôt de réfléchir un peu. Ce sera peut-être un peu long mais si l’on ne veut pas de simplification excessive c’est à ce prix.

I

Tout d’abord y a une question d’égalité devant la loi: si le mariage donne des droits à des couples (héritage, reprise d’un bail en cas de décès, autorité parentale sur un enfant qu’on élève ensemble, etc.), et s’il les couples homosexuels sont acceptés par la société, l’homosexualité n’étant plus considérée comme un délit ni comme une pathologie (c’est le cas de tous les pays occidentaux dans les dernières décennies), nier ces droits aux couples homos relève simplement de la discrimination. Bien de situations dramatiques, droit de visite à un malade, remise du corps en cas de décès, et même le deuil, pendant longtemps ont imposé l’effacement aux partenaires homosexuels, leur relation n’étant pas reconnue, elle était non seulement invisible, inaudible et même illisible pour des entourages et familles ; on comprend qu’ils veulent maintenant une reconnaissance officielle.

Le Pacs n’était-il pas suffisant pour bien des questions ? Certes, mais pas pour toutes. Certains ne voient pas du tout l’intérêt de se marier même dans un cadre hétéro,  – c’est mon cas[1] – mais il s’agit d’une liberté. Ce n’est pas à la loi de dire comment nous devons vivre mais il lui revient d’assurer un cadre juste où chacun puisse le faire comme il l’entend, si toutefois cela ne nuit pas à autrui.

Le mariage pour tous ne pose donc pas de problème majeur. Ceux qui disent que cela ouvre la porte à toutes sortes « d’autres pratiques » (entendez polygamie, pédophilie, inceste), plus qu’un amalgame, ils font une injure homophobe et une erreur intellectuelle. Ils utilisent un « argument de pente glissante », sophisme bien connu en éthique contemporaine, dont le but est de créer un contexte de « panique morale » qui empêche de réfléchir : si on accepte ceci, après on demandera cela, puis encore cela et ce sera trop tard[2]. Mais rien n’autorise ces rapprochements. Actuellement l’inceste existe, la pédophilie aussi, mais non le mariage gay et lesbien; cela doit venir donc de la société telle qu’elle est aujourd’hui et non pas de l’innovation dont il est question. Quant à la polygamie, elle existe aussi au niveau des pratiques, mais dissimulée ; elle est officielle justement dans certains pays qui, très loin même de parler de mariage homo, pénalisent parfois durement l’homosexualité.

Qu’en est-il de « l’ordre symbolique »[3] ? On en a beaucoup entendu parler lors des débats sur le Pacs. Il y aurait donc un « ordre symbolique », fondement de la civilisation : un homme, une femme, voilà le couple, voilà la famille. Mixité du genre humain, père, mère, enfants. Situation œdipienne, identification, figures parentales[4]. Il a été pourtant montré maintes fois (des gender studies[5] à Bourdieu) que tout cela ne fait que s’accommoder d’une longue histoire de domination masculine et surdétermination hétérosexuelle, que tout cela a été mis au centre de notre société a des époques bien précises, que ce n’est pas de toute éternité ni non plus une chose millénaire, mais parfaitement historique. Le but a été de pérenniser un ordre social et économique, un régime d’héritage et des affaires entre familles, bon pour le capitalisme surtout  au XIXe siècle. Si cet ordre symbolique était le fondement de la civilisation, il ne pourrait pas être altéré ni mis en danger par des pratiques minoritaires.

Les choses changent, les sociétés évoluent. Pourquoi « l’ordre symbolique », si tant est que cela existe, serait-il à préserver ? Les maîtres et les esclaves, n’était-il pas un ordre symbolique prédominant jusqu’à son abolition ? La hiérarchie de races l’était aussi, quand on y croyait… De plus, ceux qui sentent ainsi menacé l’ordre symbolique, s’en font une piètre idée, le réduisant à une question d’organes sexuels. S’il existe des ordres symboliques, ils sont faits de langages, de mythes, d’histoire, de valeurs et de leurs hiérarchies, d’art et de littérature[6], et tout cela avec la richesse et la variété infinie et changeante des cultures humaines, impossible d’enfermer dans un seul modèle historiquement daté.

En outre, ce n’est pas le mariage hétérosexuel ni la famille nucléaire qui représente l’évolution historiale de la modernité, mais le mariage par amour.[7]  Le mariage et la famille ont été des arrangements pendant des siècles, c’est après le Romantisme que cela a commencé à changer, et encore plus avec la prééminence de l’individualisme et la libéralisation des sociétés après la deuxième guerre mondiale. On pense à présent que c’est par amour qu’il faut former un couple.

Et il se trouve que l’amour se moque des genres. Il est assez étrange que l’on parle tellement de droit et de politique si peu d’amour et de sexe dans ces controverses. Les rapports entre les humains, de quelque sexe ou genre que ce soit sont extrêmement complexes et même difficiles (sinon on n’aurait pas tant besoin de psys), ses configurations, ses géométries, sont aussi riches et variables que les aléas du désir et de la liberté, des personnalités et de la volonté. Personne ne devrait entrer avec des gros sabots dans ces champs de questionnement qui touchent au plus intime des humains. Car il en va de la construction des vies, de leur accomplissement ou de leur frustration, de souffrance et de jouissance. À quoi bon des sociétés de liberté si elles ne le sont pas sur le terrain de l’amour ?

Qui veut se marier a ses raisons, et l’on peut imaginer qu’elles ne sont pas superficielles. Celui qui craint que cela ne dévalorise le mariage n’a qu’une piètre idée de sa valeur. Mais on devrait lui opposer un autre argument. Le mariage en lui-même n’a pas de valeur, celui-ci ou celui-là peuvent en avoir. Qui ne connait pas de couples mariés dont l’union n’est qu’arrangement, profit réciproque, qui explose au moindre pépin, perte d’emploi, par ex. ? Les couples homos qui se battent pour leur droit au mariage c’est justement parce qu’ils octroient beaucoup de valeur à cette institution. Il semble donc que c’est clair, que le mariage est un droit pour tous.

II

C’est l’adoption qui pose problème, on le sait. Et la PMA (Procréation médicalement assistée). C’est là où les raisons et les arguments ont le plus besoin d’éclaircissement. L’enjeu c’est la filiation et le développement psychique des enfants.

Là encore, il me semble important de discriminer au préalable les situations: elles sont très différentes.

L’adoption, d’abord.  Elle est déjà un « parcours du combattant » pour les couples les plus conventionnels du monde qui veulent obtenir l’agrément pour adopter, encore plus pour les personnes seules (dont le droit existe). Il faudrait se garder, au moment de voter une loi, de se décharger sur les organismes et agences d’adoption pour qu’ils fassent le tri des personnes ou couples « bons » pour adopter, où l’on peut très bien imaginer que les couples homos pourraient être discriminés ou simplement ils passeront en dernier. Ce serait une hypocrisie que ne résoudrait rien.

Un argument utilitariste[8] milite très clairement pour le droit à l’adoption pour tous. Si l’on songe à la réalité quotidienne et aux perspectives de futur d’un orphelin placé en institution, disons, en Roumanie, au Laos, à Haïti ou au Sierra Leone, on peut très bien parier que si cet enfant est adopté par un couple stable d’homosexuels dans une démocratie riche d’Occident, il aura une vie préférable (ce n’est pas quantifiable, évidemment). Santé, espérance de vie, éducation, culture et liberté.

Mais cet argument ne compte que si on suppose que cet enfant n’aura pas la possibilité d’être adopté par des couples conventionnels (reste à savoir pourquoi). On s’aperçoit de la difficulté de ces problèmes. Le comparatif de vies hypothétiques est déjà très abstrait, mais encore le choix peut être à son tour comparé. Que dire alors à celui qui pose la question : ce même enfant, ne serait-il pas mieux adopté par une famille hétérosexuelle ? On peut toujours répondre qu’il serait encore mieux si ses parents biologiques n’auraient pas étés obliges de l’abandonner ou s’ils n’étaient pas morts… Cela fait beaucoup de « si ».

Les associations de parents adoptifs savent que rien n’est facile et qu’il y a un nombre de cas où cela se passe mal. La blessure de l’abandon, des sentiments contradictoires envers ses parents biologiques peuvent se retourner contre ceux qui l’ont adopté. L’adoption en général est un pari qui demande courage et générosité; le seul désir d’enfant est insuffisant. L’enfant adopté en grandissant aura à travailler cela dans un processus parfois difficile, mais souvent riche et fructueux s’il y a eu amour, vérité et confiance. Absolument rien ne permet de dire que les couples homosexuels ne cultiveront pas cela. Pourtant, s’il n’y a pas forcément d’ordre symbolique, il y a toutefois une norme majoritaire, une situation dite « normale », si on ne garde que le sens statistique de ce mot. À l’école, les enfants s’aperçoivent bien que presque tous ont un père et une mère (je suis conscient que cet argument est utilisé par les opposants au mariage pour tous), même s’ils ne vivent pas avec les deux.  Ceux qui sont adoptés, auront déjà le problème de l’adoption à travailler tôt ou tard ; mais comment penser que la question : « pourquoi je n’ai pas eu le droit, moi, à une mère et à un père comme les autres ? » ne se posera jamais. Ce serait une naïveté et une inconséquence épistémologique.

C’est pourquoi la position de ceux qui sont  pour l’adoption qui consiste à dire qu’il s’agit des couples « comme les autres », que « ce sera exactement la même chose », n’est pas très solide.

Je laisse de côté évidemment les cas où des enfants sont déjà élevés par des couples homos, parce que la mère ou le père ayant la garde et élevant seul(e) un enfant a changé d’orientation sexuelle et a reconstruit un couple. Ce sont de situations de facto. Les pédopsychiatres et travailleurs sociaux disent que cela ne se passe ni mieux ni pire qu’avec les autres couples et familles recomposées. Même si nous ne disposons pas d’études sociologiques à long terme, on peut néanmoins parier que c’est vivable. Surtout parce dans une société comme la nôtre aucune famille ne vit en vase clos. Chacun a des figures d’identification en dehors de sa famille directe. Ces enfants auront à négocier avec leur entourage les regards et les questions, le bizarre et le commun ; peut-être (comment le nier) un peu plus que les autres, mais ils ne sont pas orphelins, ils connaissent leur père et mère, même s’ils ne vivent pas avec.

En revanche, comment penser que quelqu’un qui aura été abandonné par père et mère ne se pose pas de questions difficiles ? Est-ce bien raisonnable de dire qu’il n’y a là rien à voir, que c’est la chose la plus normale du monde ?

Ne serait-il pas plus cohérent et plus fort de dire que non, que cela ne sera pas comme avant, que ces enfants ne seront peut-être pas « comme les autres », ce qui peut être difficile mais qui peut être aussi une chance pour l’enfant ? Qu’il s’agit d’expérimenter des nouvelles façons de vivre, que les enfants seront bien entendu tôt ou tard libres de rejeter ou d’approuver, mais qui, au demeurant, leur donneront la possibilité d’un élargissement de critères, les exposant moins à être intolérants et les formant à l’ouverture d’esprit et à ne pas avoir peur de la différence…

Sans oublier que l’adoption est d’emblée réparatrice par rapport à la blessure de l’abandon. Que ce soit par une seule personne ou par un couple, homo ou hétéro. Dans certains cas, elle sera différente, c’est tout ; comme il pourrait  être l’adoption des orphelins blancs par un couple de noirs. Cela ouvrira sur un plus de questionnements (est-ce un mal ?). Rien n’est banal. Tout est significatif. Mais les possibilités de futur et la liberté de l’enfant sont préservées. Chacun construit peu à peu un récit de ses propres origines ; ces enfants en feront tout autant et leurs récits seront différents, c’est tout.

Je sais. Ce n’est pas l’option prise par ceux qui demandent le mariage pour tous et le droit à l’adoption. Mais cela me semble plus cohérent et cela aurait plus d’allure. De Michel Foucauld à Judith Butler, de Deleuze aux féministes actuelles, des puissants penseurs sont là pour aider à combattre les préjugés et le conformisme d’une culture hypocrite et conventionnelle qui rejette tout ce qui est différent et nouveau et que fait peur pour mieux contrôler et normaliser. N’est-il pas regrettable que le principal axe revendicatif pour une telle innovation sociétale soit la banalité et la normalité, de dire « mais non, rien ne changera, nous sommes comme les autres » ? Pourquoi faut-il se fondre dans la masse, s’accommoder de la norme contre laquelle ont lutté des générations de féministes et de militants LGBT ?[9]

III

Des questions différentes se posent pour la PMA (procréation médicalement assistée).

L’adoption ne concerne qu’une partie de la communauté homosexuelle, notamment les couples gays (masculins). Les couples lesbiens ayant la possibilité d’enfanter, elles préfèrent majoritairement avoir recours au don de sperme, avec donneurs connus (des copains) ou anonymes. Cela peut se faire aussi par la « méthode traditionnelle », si on se permet cette expression, même si ce n’est pas leur préférence.

Dans ce cas (de la « méthode traditionnelle »), il ne semble pas possible de dire quoi que ce soit, un père et une mère biologiques existeront, même si ce ne pas ce couple-là qui élèvera l’enfant. Tôt ou tard, s’il le souhaite, l’enfant pourra rencontrer son père biologique. Il aura alors à négocier (le mot est bizarre, je sais) avec les uns et les autres ses questionnements, les raisons de tout cela, et à travailler ses sentiments. Sauf si on efface les traces, ce qui est un acte aux fortes conséquences éthiques et difficilement justifiable.

Situation prévue dès le départ, cela ne s’apparente pas purement et simplement à une famille recomposée ou à des cas de père absent par abandon, au demeurant, assez fréquents. Il faut imaginer les raisons que l’on donnera à cet enfant, du fait qu’il est issu (à peu près comme tout le monde) d’une relation sexuelle, mais dont le but (contrairement à tout le monde) n’était pas du tout le plaisir ni l’amour mais purement l’engendrement. Cette réduction instrumentale de l’acte sexuel n’est pas choquante en elle-même (elle correspond d’ailleurs, paradoxalement, à des siècles de vie religieuse où encore aujourd’hui chez des fondamentalistes ; on faisait « ça » pour procréer, le plaisir étant considéré soit comme un mal nécessaire, soit comme un péché), mais on ne peut pas considérer non plus que c’est banal, cela dit quelque chose sur la valeur et le rôle de la sexualité et sur la place du père.

Et lorsqu’il est fait appel aux banques de sperme, pour une insémination artificielle, l’anonymat du donneur est imposé, chose remise en cause, mais faisant encore partie de la loi.

Il s’agit là en tout cas d’un acte médical. Mais qu’est-ce que la médecine ? L’art de soigner des maladies, de sauver des vies et de pallier à des souffrances qui résultent des disfonctionnements organiques ou psychiques. La stérilité est considérée comme un tel disfonctionnement. La médecine s’attaque à contrer ses effets. C’est ainsi qu’est née la PMA.

Les femmes homosexuelles, tout en pouvant (biologiquement) procréer comme n’importe quelle femme fertile, ne le souhaitent pas. Elles ont pourtant le désir d’enfant. Elles font donc appel à des techniques médicales, comme l’insémination artificielle. Doit la médecine utiliser sa science et sa technique pour faire quelque chose sans rapport avec une quelconque maladie, mais seulement avec le désir ? Je rappelle qu’on était d’accord (sauf récalcitrants) que l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie. Alors, de deux chose l’une : si par choix on ne veut pas pratiquer la « méthode traditionnelle » (je précise que je ne parle pas de « naturelle »), mais engendrer quand même, et s’il se trouve de médecins pour pratiquer des actes extrêmement techniques destinés à pallier la stérilité, sur de « patients » parfaitement féconds, il y a quand même un petit problème de cohérence.

Ce problème est posé à l’éthique biomédicale[10]. Disons que ce n’est pas la médecine qui nous occupe ici, mais l’enfant. Que lui dira-t-on quand il posera des questions ? « Un homme a donné sa semence, elle a été implantée dans une femme, ta mère, qui ne voulait pas d’homme en chair et en os pour engendrer. Mais cet homme n’est pas ton père, même si tu portes ses gênes. Et tu ne pourras jamais le rencontrer ». Cela paraît bien ? Voyons donc un autre cas de figure : Un ami donne le sperme, mais là encore, une majorité de femmes lesbiennes refusent une relation sexuelle avec un homme ; ça se fera donc quand même avec prélèvement et implantation du sperme, parfois avec fécondation in vitro. « C’est comme ça que tu as été conçu, mais ne t’inquiète pas, tout ceci est naturel »… Vous vous voyez expliquer cela à un enfant ? Toute une activité techno-médicale sophistiquée pour contourner la nature ! Soit. Mais après on voudrait dire que cela est naturel, qu’il n’y a là rien à redire, ce qui compte ce sont les sentiments, l’engagement, le projet parental… Bien sûr, les concepts de « père » et « mère » sont encore solidaires d’une convention idéologique d’un ordre appelé peut-être à être dépassé. Mais que comprendra l’enfant de tout cela ? Beaucoup de tendresse et d’intelligence peuvent venir au bout de cette étrangeté, c’est possible. Mais qu’on ne vienne pas dire qu’il n’y a là rien de spécial, que tout est pareil.

S’inscrire dans une lignée et une généalogie n’est pas aussi indispensable que l’air que l’on respire mais c’est reconnu quand même comme un besoin et un désir non négligeable concourant à la construction de la personne et son identité.

Or, les filiations, les lignées, les parentalités sont parfois interrompues, brisées ; et cela par des guerres, des déportations, des famines, des calamités ou des circonstances de la vie individuelle. Heureusement, des familles veulent adopter, et heureusement les capacités de résilience des humains sont grandes. Mais, lorsque aucune catastrophe n’est venue contraindre, aucune stratégie de survie ni situation d’urgence ni état d’exception ne sont venus ravager les vies et forcer les personnes à abandonner des enfants et à la société de trouver des voies de sortie alternatives, comment justifier ces opérations ? Faut-il que par choix, par préférence, certaines situations viennent ajouter des coupures généalogiques artificielles ?

Le problème posé par le recours à la PMA semble ainsi intimement lié à l’impossibilité pour l’enfant de retrouver sa généalogie biologique, si toutefois cela venait à être une nécessité à un moment de sa vie. Situation qui est due à une législation actuelle et rend problématique aussi bien le recours à ces techniques par des couples hétérosexuelles actuellement.

L’anonymat des dons, dans le cas d’engendrement, est une violence pour certains enfants. Une position conséquente serait de présenter un projet de modification de loi adossé à celui du droit à la PMA pour des couples homos (s’il devait être inclus) établissant la garde en lieu sûr des données permettant à chacun de retrouver ses traces génétiques. Autrement dit, abolir en même temps l’anonymat du don de sperme, et cela pour tout le monde. Seul ainsi serait garantie la liberté de l’enfant  à se faire sa propre idée de sa filiation et de se reconstruire comme il l’entendra, si jamais le choix novateur de ses parents venait à lui poser de problèmes, ce qui n’est ni sûr ni exclu. Cela entrainerait une chute des dons ? Et alors ! Si c’est le cas, c’est le prix à payer pour une situation éthiquement acceptable.

Des couples masculins pourraient aussi faire appel à une mère porteuse dans le cadre de la « gestation pour autrui » (GPA), avec le désir de garder un rapport génétique avec l’enfant avec l’un des membres du couple (lequel ?). En dehors du fait que les mères porteuses sont interdites en France (principalement pour parer à l’usage commercial du corps), cela implique une coupure, parfois dramatique, entre une mère biologique et un enfant qu’elle a fait venir au monde. Si ce lien pouvait être maintenu et à disposition de l’enfant s’il le désire, l’objection éthique est moins consistante bien que le problème juridique reste. Une chute des mères porteuses disponibles serait aussi possible mais tout autant non pertinente pour le raisonnement éthique.

Une dernière considération utilitariste met en rapport l’option pour la PMA avec l’adoption que de ce fait on ne choisit pas (sous-entendu que cette dernière est autorisée). « Faire » un enfant par PMA équivaut, certes d’une façon très indirecte, à ne pas adopter un autre enfant, orphelin, dont l’existence n’est pas à être justifiée ni le fait que ses filiations sont déjà rompues. Bien sûr, les couples peuvent mettre en avant qu’ils ne doivent rien à personne ou simplement la liberté, mais cela ne devrait pas être occulté dans la considération de l’ensemble.

Encore une fois, des écrits d’avant-garde présentaient des matériaux de pensée aptes à justifier des expériences de vie alternatives[11], des projets de rupture et de rébellion mettant en question les équations trop faciles du naturalisme conservateur de la parentalité hétéro-normée, y compris des vies et des filiations que la simple adoption ne permettra, des nouvelles fratries et des nouveaux liens. Mais rien de cela dans les arguments pour le droit à l’adoption et la PMA. Je vois mal ces associations et militants pour le mariage pour tous et le droit à l’enfant, utiliser des philosophies du post-humanisme, tout en affirmant que c’est banal et que rien ne sera bouleversé.

Ces philosophies pourtant existent et ne sont pas dépourvues d’intérêt et en défaut d’arguments. On pourrait même invoquer Kant comme étant à l’origine : pourquoi la nature devrait-elle être la référence pour les conduites humaines ? N’est-ce pas la capacité à s’extraite de la nature (ne pas suivre ses inclinations) qui fonde l’autonomie (et partant, la dignité) de l’humain ? Et dans ce sens, pourquoi les règles de la parenté, dont l’ethnologie n’arrête pas de nous montrer la grande diversité d’invention des différentes cultures, devraient être toujours soumises à l’engendrement naturel hétérosexuel et la filiation (et l’éducation) qui s’en suit devrait aussi continuer à être ainsi normée ?

Pour des nouvelles vies des nouvelles voies, pour des nouveaux choix choisissons l’inconnu. Mais arrêtons de dire que ce n’est rien, que ce sera comme avant. Rien de nouveau ne s’obtient sans risque et quand c’est le cas, c’est que cela ne valait pas la peine.

Conclusions

Entre le droit et le politique, à l’interface de l’éthique et de la psychologie, de la déontologie médicale et des nouvelles anthropologies, certaines questions sont son plus faciles à répondre que d’autres. D’abord le mariage, c’est oui, pour tous ceux qui le choisissent. L’égalité en dépend. Mais l’égalité n’est pas la clé des autres questions, elle s’arrange mal des asymétries et de la nouveauté que ces options introduisent.

L’adoption c’est oui, avec des réserves et des questionnements. Mais quelle option ne l’est pas dans le domaine de la morale ? C’est parce que la société est là, c’est parce que les institutions sont là et la première d’entre elles celle qui règle et attribue les adoptions, et qui doit assumer le calcul utilitariste du bonheur possible, du destin de l’enfant à adopter, en dialogue avec le couple adoptant, qui montre ses qualités et ses motivations, comme c’est déjà le cas pour tout postulant. C’est parce que l’Éducation Nationale est là et qu’elle est obligatoire. C’est parce que le suivi médical des enfants en France est ce qu’il est. Pour tout cela, on ne peut pas nier ce destin possible à ces enfants qui autrement n’auront presque pas de futur. En sachant que comme pour tout le monde, vivre est un risque et vivre bien n’est pas une certitude.

La PMA c’est oui, aussi, mais à la double condition de sauvegarder le droit de l’enfant à retrouver sa généalogie s’il le souhaite (par une modification de la loi existante), et d’assumer que cela entraine un changement majeur de perspective, qui cela déplace les bornes et les filiations et fait bouger les lignes vers un post-humanisme assumé. Dans un tel choix, des formes nouvelles de vie, de parentalité, des chemins nouveaux de construction familiale qui ne manqueront pas de susciter des nouveaux récits et à terme de nouveaux ordre symboliques, ne peuvent être jugées à l’aune de ce qui a été, ni avec la peur de l’inconnu pour conseil ni le préjugé pour critère. Elles méritent une chance, une place dans le règne du possible, à défaut de s’imposer dans l’évidence du souhaitable.

Les opposants à ces projets disent qu’ils n’en veulent pas justement parce que cela entraine des changements majeurs. Il ne faudrait pas le nier, ça serait incohérent. Il faudrait affirmer que nous voulons ces changements.  À condition que ce soit le cas, évidemment.

Il n’est pas sûr que la société soit mûre pour un tel saut. Mais la maturité d’une société n’est pas non plus le critère de la valeur des choses. Nous le savons depuis Nietzsche et Max Weber, le domaine des valeurs est un terrain de création et de combat, et la difficile équation entre la liberté et la responsabilité, un défi, que l’on ne peut affronter sans audace et générosité.

 

Daniel Ramirez

Décembre 2012

 


[1] Personnellement, j’ai tendance à penser que l’État n’a rien à faire dans nos chambres, encore moins en ce qui relève de l’amour, y compris celui ontologiquement lié à la responsabilité, c’est-à-dire la relation parentale. En outre, le mariage donne des droits qui n’ont pas les personnes célibataires, ce qui pourrait bien aussi être considéré comme discriminatoire, et ce qui explique la position mitigée de théoriciennes comme Judith Butler (Dans Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 1012). Mais ce serait à développer ailleurs ; cela n’est pas pertinent pour cet article qui ne cherche qu’à explorer certaines problématiques éthiques qui posent les options actuellement proposées en France.

[2] Voir Ogien, Ruwen, La panique morale, Paris, Grasset, 2004, pp. 41-51.

[3] Voir Sylviane Agacinski, « Questions autour de la filiation » (entretien avec E. Lamien) Ex Ǽquo, juillet 1998, p. 23. Aussi, Politique des sexes, Paris, Seuil, 1998, réédition Seuil 2002, et encore « Contre l’effacement des sexes » Le Monde, 6 février 1999.

[4] Toute cette terminologie psychanalytique est utilisée à foison souvent par des personnes qui ne songeraient pas une seconde à aller voir un psychanalyste. Beaucoup de personnes se découvrent ainsi brusquement disciples du Lévi-Strauss de la première époque (son idée de « l’échange des femmes » comme moment fondateur des cultures, voir Les structures élémentaires de la parenté) et de Lacan.

[5] Le plus « classique » : Judith Butler, Trouble dans genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Traduction Eric Fasin, Paris, La Découverte/poche, 2006.

[6] Voir l’ouvrage monumental d’Ernest Cassirer, Philosophie des formes symboliques, Edde Minuit, 1972, trois vol.

[7] Voir Ferry, Luc, La révolution de l’amour, Paris, Plon, 2010. On peut aussi consulter Bruckner, Pascal, Le mariage d’amour a-t-il échoué, Paris, Grasset, 2010.

[8] Le terme « utilitariste » en France n’est pas toujours compris. Pour qu’il n’y ait pas de confusion, il ne veut pas dire instrumental ou intéressé ou quoi que ce soit de ce genre, mais fait allusion au courent de pensée éthique et politique fondé par Jeremy Bentham et John Stuart Mill, dans lequel c’est le résultat de l’action, en termes de somme de bien être, de bonheur (ou des plaisirs), ou au contraire, de peines et souffrances, qui fondent leur évaluation morale.

[9] On peut aussi regretter que le contenu subversif des pratiques sexuelles toujours en mutation soit délaissé dans une tentative de normalisation qui reconnait l’État comme seule source de légitimation. Sans mentionner que la demande de légitimation par l’État d’un état de choses dans le domaine sexuel et parental, entérine l’illégitimité plus ou moins durable des choix qui n’entrent pas dans le modèle proposé, dans ce cas le modèle conjugal. Vouloir être normalisé avalise l’anormalité d’autres choix auparavant solidaires de la propre condition, tout au moins dans le contexte d’une pensée Queer. Mais tous les gays et lesbiennes n’ont pas non plus de raison d’adhérer à la pensée Queer.

[10] Il est déjà posé par maintes pratiques de chirurgie esthétique no réparatrice mais liée aux goûts. Il est évident que, même si les actes techniques requis sont proprement médicaux, il est plus propre de parler de « clients » que de « patients ». Cette instrumentalisation et marchandisation de la médecine est en œuvre déjà, cohérente avec une conception ultralibérale. Ce n’est pas pour jeter l’anathème mais pour poser de repères.

[11] Par exemple, Dona HARAWAY, Manifeste cyborg et autres essais : Sciences – Fictions – Féminismes, Anthologie établie par L. Allard, D. Gardey et N. Magnan. Éditions Exils, 2007.

Un monde de barbares et de lâches

Pour la énième fois le monde assiste impuissant à une escalade militaire meurtrière et sauvage dans le Proche Orient. Qui a commencé ? C’est un problème bien secondaire ; on le sait : des tirs de roquette de militants du Hamas sur le territoire d’Israël. Des roquettes qu’autrefois n’ont produit que du bruit ou quelques bris de verre, cette fois ils ont tué trois personnes, peut-être par malchance. Mais c’est criminel, et cela rentre dans la définition acceptée internationalement du terrorisme car cela vise (même sans précision aucune) des populations civiles au hasard. Et c’est stupide car cela se suit de représailles sanglantes et totalement disproportionnées de la part de l’État d’Israël. La comptabilité est macabre mais à un moment il faut bien la faire, c’est toujours plus de 10 fois plus de morts du côté palestinien, parfois plus de 30 fois (!), comme c’est le cas maintenant.

Quel est le but des militants (Peut-on peut les appeler « résistants » ? Oui, du moment où il y a occupation militaire de leur territoire) qui envoient ces roquettes )?

Lorsque le gouvernement d’Israël applique une politique de représailles meurtrières systématiques, on peut penser que ces militants  connaissent les conséquences de ces tirs. Il y aura au grand minimum 10 fois plus de morts de leur côté ! Cela constitue-t-il un bien, un gain en quoi que ce soit ? Difficile de comprendre. Un acte désespéré ? Pourquoi ne pas attaquer alors les militaires qui occupent le territoire, ceux qui empêchent le déplacement, aux postes de contrôle ? Parce que l’on est sûr de se faire tuer. On fait donc quelque chose dont on est surs que cela fera tuer plusieurs de leurs propres compatriotes… mais pas soi-même! Donc, exit l’hypothèse d’un acte désespéré.

Cela poursuit une fin. Laquelle ? Fournir des martyres ? Alimenter la haine par la souffrance, le ressentiment et l’impuissance ? Recruter des nouveaux militants ? Conserver le soutien populaire, car on se réclame les seuls résistants ? On ne saurait choisir une de ces options, mais on peut penser que la vérité participe un peu de tout cela. Il y a aussi une finalité majeure : faire que Mahmoud Abbas et l’Autorité Palestinienne deviennent inexistants et inaudibles ! Et cela juste à la veille de la postulation à l’ONU en tant que pays observateur, ce qui aurait changé beaucoup de choses, mais placerait Abbas au centre indiscutable d’un carrefour historique. La politique du pire voudrait éviter cela et empêcher au passage durablement toute reprise de négociations de paix.

Ceux qui tirent contre des civils au hasard sont des terroristes, c’est-à-dire des criminels. Que ce soit dit clairement. Il faut donc des actions de police pour les arrêter. Des services secrets comme le Mossad ou même Interpol sont parfaitement capables de les chercher.

Israël fait cela ?

Non. On déclenche une action de guerre. Avec une aviation ultramoderne, des missiles de haute précision, et parfois des actions à terre avec des tanks et la marine et son artillerie surpuissante. Résultat : destruction, morts par dizaines, incluant enfants, femmes, vieillards (« effets collatéraux » dit-on parfois), c’est-à-dire des civils non combattants. Cela rentre dans la définition de crimes de guerre acceptée internationalement.

Une « politique de dissuasion » ? Là encore, on sait que les tirs de roquettes recommenceront ; une dissuasion qui ne dissuade personne n’en est pas une. D’ailleurs le mot les plus utilisés sont « représailles » et même « vengeance ».

Chacun est responsable de ce qu’il fait ; il est mensonger, stupide et immoral de continuer à imputer l’ennemi ses propres des actions quand elles sont criminelles. Lorsque d’un côté comme de l’autre on fait la même chose : provoquer, accuser, tuer et mentir,  il est plus qu’évident que ces ennemis-là sont incapables d’arriver à la paix. Se demander qui a commencé dans de telles circonstances ne va pas plus loin que ce qui se passe dans une cours de récréation. Cela n’a pas de signification politique ni de portée morale.

Et lorsque l’un  des camps en jeu est démesurément plus puissant que l’autre, assister sans rien faire à cette confrontation totalement asymétrique, laisser faire, laisser passer  est parfaitement immoral, même si cela obéit à la Realpolitik, si cela arrange les affaires, si cela conforte les puissants.

Quelqu’un peut raisonnablement dire pourquoi intervient-on à Sarajevo, au Kosovo, en Côte d’Ivoire ou en Libye mais pas en Israël/Palestine ? En Côte d’Ivoire les forces en jeu étaient incapables de faire la paix ? Possible.  Et en Israël/Palestine, les forces en jeu le sont ?  Assurément pas. On est intervenu en Libye pour empêcher un massacre annoncé. On devrait intervenir également en Palestine pour empêcher un massacre tout aussi annoncé.

Comment voulez-vous que l’on ne parle pas de « deux poids, deux mesures » ?

Maintenant –changeons un peu de focale –, si jamais des actes de violence, verbale ou physique venaient à se produire en France ou en Europe, par des personnes que cette situation intolérable (tolérée par les autorités mondiales) concerne, ne dirait-on pas : « il n’est pas acceptable que ce conflit s’exporte en France » ?

Mais alors, si ce conflit ne s’exporte pas en France, où voulez-vous qu’il s’exporte ? Nulle part, évidemment. Mais cela n’équivaut-il pas à dire que chacun fait ce qu’il veut là où il est le plus fort ? Et que, quiconque se trouve sous le feu de plus fort que lui, ne peut s’attendre à trouver ni refuge ni salut où que ce soit dans le monde ?

Bien loin est le temps où les USA venaient, au coût de centaines des milliers de vies, sauver la France et l’Europe du totalitarisme nazi !

Le Hamas n’est pas politiquement correct ? Possible. Il y a des barbus, des fanatiques ? El alors ? La Russie de Poutine est plus démocratique ? La Chine est plus tolérante auprès de ses minorités bouddhistes ? Pourquoi ne rien dire à leur sujet ?

Il n’y a qu’une seule raison: Un si petit pays comme la bande de Gaza, gouverné par des gens que l’on n’apprécie pas, encerclé, isolé, appauvri et humilié en permanence par un pays moderne, riche et suréquipé, mais surtout allié des USA, ne mérite pas plus de protection que les tibétains, les tchétchènes ou les kurdes.

Disons-le clairement : cette situation est une honte mondiale, un affront à l’humanité, un démenti à toutes les déclarations d’humanisme, une réfutation de toute l’autocélébration de l’Occident moderne et démocratique. Le prix Nobel de la paix à Obama en 2008 et celui de l’UE en 2012 sont des blagues macabres et des insultes à l’intelligence. C’est penser que le futur sera peuplé des imbéciles et vide d’historiens. Mais il se trouve qu’on est dans le présent, et que nous ne sommes pas encore totalement idiots ou lâches. C’est pour cela que je demande qu’il soit dit, qu’il soit écrit, répété et crié sur les toits, qu’il soit dessiné et mis en scène, qu’il soit versifié et chanté, qu’il ne faut plus du tout, même plus une seule seconde, continuer à accepter l’injustice faite au peuple palestinien, qui nie son droit à la liberté, à l’autodétermination, à sa dignité, à sa terre et à son avenir !

Presque toute l’humanité s’est levée (même si certains ont tardé) pour condamner l’atrocité et l’ignominie des crimes nazis contre le peuple juif. Et une bonne partie du monde a soutenu la création de l’État d’Israël en 1948. Je me méfie des considérations psychanalytiques, mais il y a quand même quelque chose comme une culpabilité névrotique dans le fait que l’Occident accepte tout venant des juifs d’Israël, et cela mêlé à la crainte de l’accusation trop facile d’antisémitisme. Qu’il y ait ou non, par quelque renversement irrationnel et paradoxal que ce soit, une intention exterminatrice ou au moins quelque goût, quelque plaisir de tuer, quelque jouissance d’écraser ses ennemis (ne me dites pas que cela n’existe point dans l’armée israélienne et chez ses dirigeants !), quelque ivresse vengeresse, il est alors totalement immoral et même immonde de ne rien faire, de ne rien dire et pire encore de parler juste pour soutenir les plus forts. Lâcheté et hypocrisie, mensonge et indignité. Voilà les durables stigmates de ceux qui avalisent les faits qui se déroulent dans ce moment même au Proche-Orient. Que l’histoire garde trace de telles misères pourvu qu’elle puisse apprendre quelque chose ! Que le mot humanité soit préservé. Rien de ce qui se passe et qu’on laisse faire dans ce moment n’a de rapport avec sa signification.

Daniel Ramirez

Un mundo de bárbaros y de cobardes

Por la enésima vez el mundo asiste impotente a la escalada militar asesina y salvaje en el medio oriente. ¿Quién comenzó? Problema bien secundario; se sabe: tiros de cohetes de militantes du Hamás sobre el territorio de Israel. Cohetes sin precisión ni mucha potencia. Otras veces no han hecho mas que ruido y quebradura de vidrios; esta vez ha habido tres muertos, quizás por mala suerte. Se trata de actos criminales que entran en la definición aceptada internacionalmente de “terrorismo” ya que apuntan (aun sin precisión) a poblaciones civiles al azar. Y es estúpido porque ello es seguido de represalias sangrientas y absolutamente desproporcionadas por parte de Israel. La contabilidad es macabra pero al final hay que hacerla: siempre más de diez veces más de muertos de lado palestino y a veces (como ahora) más de 30 veces!

¿Cuál es el la finalidad de los militantes (¿Puede hablarse de “resistentes”? Si, desde el momento en que hay ocupación militar de un país) que envían esos cohetes?

Cuando el gobierno de Israel aplica esa política de represalias asesinas sistemáticas se puede pensar que esos militantes conocen las consecuencias automáticas de esos tiros: habrá al mínimo 10 veces más de muertos en su propio lado. ¿Se trata de un bien? ¿Algo se gana? Difícil de entender. ¿Un acto desesperado e quien no tiene ya nada que perder? ¿Y porqué no atacar entonces a los soldados del ejército de ocupación, por ejemplo en los puestos de control? Porque en ese caso se está seguro de salir muerto. Se hace entonces algo de lo cual se está seguro que habrá muchos de sus compatriotas muertos, pero no uno mismo (!). Por lo cual hay que excluir la hipótesis de un acto desesperado.

Aquello tiene una finalidad. ¿Cuál? Abastecer en mártires? ¿Alimentar el odio por el sufrimiento, el resentimiento y la impotencia? Reclutar nuevos militantes? ¿Conservar el apoyo popular que resulta de declararse los únicos resistentes? Difícil elegir una de estas opciones peros se puede pensar que la verdad participa un poco de varias. Y hay una finalidad mayor, que ya casi se ha conseguido: hacer que Mahmoud Abbas, el Fatah y la autoridad palestina sean eclipsados y nadie los oiga! Ello justo en vísperas de la postulación de Palestina al estatus de país observador en la ONU, lo cual habría cambiado muchas cosas; pero claro, eso colocaría M. Abbas al centro de una encrucijada histórica. La política de lo peor evita eso e impide al mismo tiempo y durablemente reanudar las negociaciones de paz.

Los que tiran contra civiles al azar son terroristas, o sea criminales, que sea dicho claramente. Se necesitan acciones de policía para detenerlos. Servicios secretos como el Mossad o incluso Interpol tienen medios para perseguirlos.

¿Israel hace eso?

No. Desencadena una acción de guerra; con una aviación ultramoderna, misiles de alta precisión y potencia destructiva, a veces con tanques e incluso la marina con su artillería poderosa. Resultado: destrucció, muertos por decenas, incluyendo niños, mujeres, viejos (“efectos colaterales”, se dice), o sea civiles no combatientes. Ello entra en la definición internacionalmente aceptada de “crímenes de guerra”.

¿Se trata de una “política de disuasión”? Una vez más, se sabe que los tiros de cohetes recomenzarán; una disuasión que no disuade a nadie no es tal. Y las palabras más usadas son “represalias”, incluso “venganza”.

Cada uno es responsable de lo que hace; es mentiroso estúpido e inmoral seguir culpando al enemigo de las propias acciones cuando ellas son criminales. Cuando de ambos lados se hace lo mismo: provocar, acusar, matar y mentir, se hace evidente que esos enemigos son incapaces de llegar a la paz por ellos mismos. Preguntarse quien comenzó en tales circunstancias no va más lejos que un comportamiento de recreo de escuela. No tiene sentido político ni alcance moral.

Y cuando uno de los campos en juego es desmedidamente más poderoso que el otro, asistir sin hacer nada a esa confrontación totalmente asimétrica, dejar hacer, dejar pasar, es perfectamente inmoral, aun cuando eso obedezca a la “realpolitik”, o si ello arregla los negocios y acomoda a los poderosos.

¿Alguien puede razonablemente decir porqué se interviene en Sarajevo, en el Kosovo, en la Costa de Marfil o en Libia pero no en Israel/Palestina? ¿Acaso en la Costa de Marfil las fuerzas en juego eran incapaces de hacer la pas? Muy probablemente. ¿Acaso en Israel/Palestina las fuerzas en juego lo son? Sin duda non. Se intervino en Libia para impedir una masacre anunciada. Se debería intervenir en Palestina para evitar una masacre igualmente anunciada.

¿Cómo se espera que no se hable de injusticia?

Un envío masivo de cascos azules y la intervención internacional de toda la región sería la mínima reacción de un mundo civilizado.

Claro, el Hamás no es políticamente correcto, hay barbudos y fanáticos. ¿Y qué? La Rusia de Putin es más democrática? ¿La China más tolerante con las minorías budistas? ¿Porqué no decir nada?

Hay una razón. Un país tan pequeño como la franja de Gaza, gobernado por gente que no muy apreciada, aislado y humillado permanentemente por un país rico y dotado de toda la tecnología y sobre todo aliado de los Estados Unidos, no merece más protección que los tibetanos, chechenos o kurdos.

Digámoslo claramente: ¡Esta situación es una vergüenza mundial! Una afrenta a la humanidad, un desmentido a todas las declaraciones de humanismo, una refutación de toda la auto-celebración del occidente moderno y democrático. El premio Nobel de la paz de Obama en 2008 y de la Unión Europea en 2012 son bromas macabras e insultos a la inteligencia. Es pensar que en el futuro el mundo estará poblado de imbéciles y desprovisto de historiadores. Pero estamos vivos y es el tiempo presente, y no somos aun totalmente idiotas o cobardes. Es por ello que yo declaro, y que pido que sea dicho, escrito, repetido y gritado desde los techos, que sea dibujado y puesto en escena, que sea poetizado y cantado que ¡no se debe más, ni un segundo más, seguir aceptando la injusticia hecha al pueblo palestino, que niega su libertad, su derecho a la autodeterminación, a su dignidad, a su tierra y a su futuro!

Prácticamente toda la humanidad se levantó (aunque algunos un poco tarde) condenando la atrocidad y la ignominia de los crímenes nazis contra el pueble judío. Una buena parte del mundo apoyó la creación del estado de Israel en 1948. Ahora bien, aunque desconfío del abuso de sicoanálisis, hay algo así como una culpabilidad neurótica en el hecho que el occidente acepte todo viniendo de los judíos de Israel, y tal vez el temor de la acusación tan fácil de antisemitismo. Que haya o no, por alguna tipo de inversión irracional paradójica, una intención exterminadora o al menos el gusto, un cierto placer de matar, un goce de aplastar a sus enemigos (no me digan que eso no existe en absoluto en el ejército de Israel y en sus dirigentes), una cierta ebriedad vengadora, de todas maneras es totalmente inmoral e incluso inmundo no hacer nada y peor aún, hablar solo para apoyar a los más fuertes. Cobardía et hipocresía, mentira e indignidad. Esos son los estigmas que durablemente marcarán a quienes avalan lo que está pasando en esa región del mundo. Que la historia guarde las marcas de tales miserias, y ojalá que pueda aprender algo. Que la palabra humanidad sea preservada; nada de lo que pasa y lo que se deja hacer en este momento tiene la más mínima relación con su significado.

Daniel Ramírez

DEL ESCANDALO MORAL AL DESAFIO HISTORICO (Carta a mis amigos de izquierda en Chile)

Queridos amigos,

El homenaje que una parte de la derecha chilena ha rendido al difunto dictador Pinochet ha despertado emoción, reacciones y rechazo. Lo cual es normal. Pero creo que hay algunas cosas más que decir. Espero no causar pena o chocar la sensibilidad de nadie.

Pienso que en realidad es mejor dejar a la derecha chilena recordar y homenajear a su leader histórico. Las cosas serán más claras para la historia. Es finalmente normal rendirle homenaje a quien se considera como fundador de sus valores, de su visión de la sociedad y del país. El escándalo que la gente de izquierda quiso provocar y la idea de que se hubiera podido prohibir, me parecen más bien un error político. No es sano pedirle a la ley o a la autoridad pública que establezca una verdad histórica[1]. Que Pinochet fue un dictador, que hubo crímenes en masa particularmente horribles, desapariciones, tortura, encarcelaciones sin juicio, exilio y finalmente robo, son hechos. ¿Como puede ser que esa verdad no se imponga a una gran mayoría de la opinión pública chilena? Cuando no se logra convencer hay dos alternativas. Uno: los interlocutores son estúpidos. Dos: nosotros no somos suficientemente convincentes.

Si esa verdad no se impone a toda la opinión pública es porque los argumentos, la difusión de los documentos, el conocimiento, el pensamiento y su comunicación son insuficientes, los esfuerzos intelectuales son insuficientes, la inteligencia es insuficiente, la elocuencia también. ¿Que hacer?

Creo que no sirve para nada “patalear”, hacer escándalo o lamentarse porque no se ha logrado convencer. Lo único digno y lo único eficaz es redoblar de esfuerzo en el trabajo de memoria, en la comprensión y el análisis de documentos históricos, en su difusión y comentario.

Claro, dirán algunos, eso ya lo hemos hecho, lo hemos venido intentando desde hace años; es inútil, la derecha se aferra a sus convicciones. Es verdad. El trabajo de la memoria ya está sumamente avanzado; artistas, escritores, cineastas ya se la han apoderado enteramente y una obra considerable y de calidad existe[2]. ¿Qué hacer entonces? ¿Intentar prohibir este tipo de homenaje? (para ello por lo pronto habría que tener el poder de hacerlo, pero ¿sería bueno?) ¿Proponer una ley contra el revisionismo histórico? ¿Procurarse un máximo de aliados (ONG, asociaciones humanitarias en el mundo) que digan lo mismo? ¿Repetirlo hasta el fin de los tiempos?

Yo creo que declararse escandalizado y continuar indefinidamente la repetición ritual de la propia opinión no es de gran utilidad. Por lo pronto equivale a predicar a los ya convencidos. Los otros no oirán ni escucharán nada. La proporción de gente que no adhiere a “nuestra” visión de la historia es más o menos constante desde hace unos 30 años.

¿No hay entonces nada que hacer? ¿No queda más que resignarse a que actos ignominiosos como estos tengan lugar y cabida en la democracia? ¿Intentar boicotearlos, prohibirlos?

NO. Hay algo que sí se puede hacer. Pero temo que sea mucho más difícil que el pataleo, la protesta en medios solidarios o el escándalo entre amigos.

Lo único que vale es INVENTAR, PROPONER, CREAR. Iniciar alternativas.

Trabajar para ser capaces de construir una idea del futuro que pueda entusiasmar a las nuevas generaciones. Tanto desde el punto de vista teórico (estudios universitarios, seminarios, libros, tésis,  y práctico (proyectos locales, acciones, invención, iniciativas). Hacer trabajar a nuestras neuronas y ponerse en marcha para producir un modelo de sociedad viable que exprese los valores humanistas, de justicia y de dignidad que consideramos que fueron aplastados por la dictadura.

El resto es pérdida de tiempo.

Mientras lo que movilice a la izquierda sea principalmente el rechazo a lo que fue la dictadura y a sus herederos, nada se logrará. Basta con “simplificar” la frase y podrá leerse: “todo lo que moviliza a la izquierda es lo que fue”. Y ocurre que lo que fue no tiene suficiente poder sobre lo que es, ni sobre los que son, los que viven actualmente, aún menos los que vendrán. Solo une visión de lo que será, lo que podrá ser, lo que podremos inventar, lo que seremos capaces de crear, tendrá una capacidad de acción sobre la memoria y sobre el pasado. Solo un presente vivido con fervor y –lo siento pero es fundamental – con alegría, con entusiasmo y deseo de construir, permite retornar al pasado de una manera sana. Nostalgia, remordimientos y resentimiento son lo que Spinoza llamaba “pasiones tristes”, que van en el sentido de una disminución de las fuerzas de la vida.

Demasiada energía se va en homenajes, evocaciones, recuerdos y honores a los héroes del pasado. No se trata de evitarlos, esas cosas son necesarias y forman parte de la cultura y ellos lo merecen. Pero no deben ser el centro de la vida política. Si se agrega ahora la repudiación de los homenajes de los “héroes” de los adversarios y la tentativa de impedirlos, se cae en un círculo vicioso. Un círculo vicioso cuyo centro está en el pasado y su circunferencia en las pasiones tristes.

No digo que haya que “perdonar”, olvidar, no hablo de “reconciliación” y todo eso, un lenguaje demasiado teñido por un uso fácil por parte de la Iglesia. El trabajo de la memoria debe continuar; para los historiadores, las asociaciones de familiares, los artistas, pero no debería ser considerado como el terreno privilegiado de una lucha ideológica en el que se juega el destino. Demasiada confianza se ha puesto en el rechazo a la barbarie y en la alergia a la inmoralidad de nuestros enemigos del pasado. No hemos invertido suficiente energía en despertar confianza, interés y entusiasmo por nuevos proyectos.

No se puede continuar ganando elecciones por rechazo, por temor, por políticamente correcto, o por nuevas y oportunas revelaciones sobre las atrocidades de una dictadura que se terminó hace décadas (¡!). “La dictadura fue horrible, así que voten por nosotros”. En algunas décadas parecerá absurdo ¿no? ¿Y en algunos años? ¿No será hora ya mismo de parar?  Se sabe lo que pasó. La justicia debe continuar su tarea, y “cuando no hay justicia hay funa”, como se dice. Porqué no. Pero no debe ocuparnos en prioridad, ni constituir el centro de nuestra identidad política. La memoria no debe ser un peso sino una riqueza. La fuente de la cual nace el sentido de las vidas, como el río nace de una vertiente, está en el futuro.

Que mentes retrógradas et incultas nieguen la brutalidad del golpe y del régimen militar y celebren su dictador adorado puede ser desagradable pero no es lo fundamental. Más bien es normal. Ello los revela en su (dudosa) calidad ética y clarifica las cosas. Alguna vez, (algunos de) ellos también cambiarán. Ocupémonos en prioridad de nosotros mismos.

Lo que falta ahora son ideas nuevas para proponer una sociedad más justa y más humana.

Y eso pasa por plantearse profundamente ciertas preguntas. Decidir si se es liberal (y hasta donde), social-demócrata (y en qué sentido), socialista (en qué sentido). ¿Qué sociedad queremos y podremos construir? Eso sí que es importante!

Decidir si se es ecologista (en que sentido y hasta donde), y como se va a resolver la contradicción entre desarrollo económico (energético) y equilibrio de los ecosistemas. Pensar y proponer como se va a hacer justicia a los pueblos originarios y reparar una iniquidad multisecular que pesa como un secreto de familia en nuestro país. Pensar como se va a vivir la diversidad de culturas y de valores en un mundo globalizado. Pensar y construir una nueva educación accesible a todos y de calidad que forme seres humanos para la cultura del futuro (y no solo recursos humanos para el trabajo). Pensar y ponerse a trabajar para que todos, cada cual con sus diferencias, puedan vivir con dignidad, libertad, justicia y armonía con el planeta. Todo ello sabiendo que no se trata de la panacea, ni de la utopía ni de soñar con el gran amanecer ni la apertura de las grandes alamedas, sino más bien modestamente abrir y explorar caminos, abrir un poco los ojos y afrontar con valentía las limitaciones de la realidad para ir suprimiendo las fronteras que la separan del territorio de los posibles.

Repensar el nacimiento, la juventud, la vejez y la muerte, la salud y el bienestar, los ritmos de la vida, sus derechos y sus deberes; abrir nuestras mentes a las nuevas formas de sexualidad, de amor y de filiación. Preguntarse como dar una justa parte al arte, a la producción de sentido y de belleza en la formación de la persona y del ciudadano, igualmente importantes que el conocimiento científico y la eficacia. Pensar nuevamente la espiritualidad y la sabiduría; desarrollar la fraternidad, la amistad, la convivialidad como bases subjetivas de la ciudadanía. Conquistar nuevos territorios de la libertad.

Esas son (algunas de) las cuestiones importantes. Si no tenemos ni un esbozo de respuesta, no vale la pena ocuparse de los nostálgicos de las edades obscuras. Más vale ponerse de inmediato a la obra, libres de resentimiento, de amargura y de culpa.

La fuerza de convicción que parece faltar no puede crecer más que en el cultivo paciente de una actitud global ante la vida, un círculo que tiene su centro en el presente y su circunferencia en un  ardiente deseo de futuro.

Daniel, junio 2012.



[1] Es verdad que en Francia existen leyes (por ej. La ley Gayssot) que prohíben el “negacionismo”: la negación o banalización de crímenes contra la humanidad, principalmente la Shoah, pero también la trata de esclavos y el genocidio de los armenios. Estas leyes han causado siempre polémica y son en general consideradas como « un mal necesario » (sobre todo para evitar ver publicadas idioteces e inmundicias neonazis). Pero entre esos hechos y la dictadura chilena no hay comparación posible. Eso habría que desarrollarlo más.

[2] El museo de la memoria es una muestra elocuente. Por cierto habría también algunas cosas que decir respecto a esto, pero será para otra vez.

Très bref manuel de survie (de dernière minute) de l’électeur indécis

Quelques questions préalables :

-        Le premier préalable est évidemment s’intéresser à la question, autrement, c’est l’abstention et il vaut mieux passer son chemin, ce seront les autres qui décideront pour vous.

-        Se demander si l’on croit qu’on ne peut réellement (presque) rien changer, et que le tout est un choix entre deux ou trois façons de gérer la société telle qu’elle est avec des petites nuances (plus social-démocrate, plus libéral, plus républicain, etc.). Car dans ce cas plusieurs candidats sont éliminés d’emblée.

-        Se demander si le « vote utile » est utile ou nécessaire (syndrome 21 avril 2002). Si la réponse est oui, 7 ou 8 candidats sont éliminés. Si la réponse est non, le choix reste entier et ce serait plus utile d’infléchir la politique de deux finalistes et du vainqueur dans un sens ou dans un autre, selon vos préférences.

 

Sept (ou huit) questions pour choisir son candidat lorsqu’on est indécis :

 

1)    Considérer un maximum d’éléments et non un seul (non pas la bonne tête par ex, un mot déplacé ou une prise de position). Peser les pours et les contres d’un maximum de variables. Depuis Aristote, cela s’appelle délibérer, tout le monde en est capable, mais tout le monde ne le fait pas.

2)    Considérer non seulement les programmes (parfois semblables, souvent inapplicables) mais les valeurs qui les sous-tendent. Qu’est-ce que la personne (et ses soutiens) veulent : a) pour eux-mêmes, b) pour la France, c) pour l’Europe, d) pour le monde e) pour l’être humain, f) pour la vie ?

3)    Considérer, non pas le candidat seul mais aussi les personnes et groupes qui son autour, leurs intérêts, leurs relations avec l’ensemble de la société, leurs déclarations, leurs goûts, leurs trajectoires.

4)    Mettre sur papier en quelques lignes votre propre définition de quelques valeurs et principes qui vous tiennent vraiment à cœur, par exemple la liberté, la justice, l’égalité, la démocratie, le travail, la générosité, la sécurité, la puissance, ou d’autres. Comparez ces quelques définitions avec celles que vous attribueriez aux candidats ou que vous en connaissez d’eux.

5)    Mettre l’imagination au service de la délibération : imaginer le pays que l’on souhaite, le pays rêvé pour soi, pour ses amis, pour ses enfants, le climat social, le traitement des personnes, et le visualiser gouverné par les uns ou par les autres (avec leur groupe de soutiens). Parfois ça colle, parfois non.

6)    Vous considérer vous-même prenant partie, vous engageant dans un projet citoyen (imagination active) à quelque niveau que ce soit. Avec quelles personnes, projets, valeurs le feriez-vous ? Avec qui et lequel pas du tout ?

7)    Dans le cas de « petits candidats », se demander qui ils soutiendront pour le 2e tour, selon vous et s’ils apporteront quelque chose, soit comme alliés soit comme opposition (sont-ils crédibles ?) et recommencer les questions pour l’hypothèse du finaliste soutenu par votre candidat.

8)    Considérer si le choix qui se profile pour vous est bien le fait d’une adhésion, d’un goût, d’un enthousiasme pour le ou la candidat(e), ou alors le fait d’un rejet ou d’une aversion. Dans le deuxième cas, ce n’est pas bon signe, il faut retournez au point 1).

 

LE SEPTIEME SCEAU de Bergman au ciné-philo. Ou de la métaphysique par l’image.

Il y a des films que son bien plus que des films, mais il est très difficile de saisir cet autre statut qui les anime. C’est ainsi que l’on parle de film « culte » ou d’« icone », ou d’ »œuvre emblématique ». Mais une œuvre d’art est toujours animée par un dialogue, voire une lutte contre son propre statut, son propre culte ou sa qualité d’icone. C’est le cas du Septième Sceau. On peut l’interpréter comme la prodigieuse mise en scène de l’angoisse de la mort, de l’interrogation sur Dieu et sur le sens de la vie. Bien sûr, il y a de cela. Des personnages se débattent avec leur existence dans un monde à la dérive. Cela nous parle aussi d’autres époques de transition, d’autres changements d’ère (la nôtre ?). La peste ravage les contrées, le moyen âge finissant ne termine pas de confronter l’homme, par le biais du sacré, par la quête hystérique de la sorcellerie, des incantations, des pénitences, au fait que Dieu se tait, que sa parole n’est pas audible et que sa lumière n’est pas visible, que l’existence s’abîme dans le profane et dans la finitude.

La raison mécréante rend cynique et la foi culpabilisante et terrifiée n’apaise personne. Entre ces deux pôles, un homme solitaire et enfermé en lui-même interroge, cherche. Il est confronté au vide de son être. La mort s’invite. Elle vient comme issue de nulle part pour remettre en question la place de tout un chacun. Elle est promesse de néant faite à ceux qui veulent une promesse de totalité. Elle au moins, est sûre, la seule promesse qui sera sans faute tenue. On peut tenter d’obtenir un délai, ce qui est souvent sans espoir, o alors commencer une partie d’échecs, défi intellectuel dérisoire avec la faucheuse qui ne perd jamais. Avec un seul espoir : accomplir quelque chose qui viendrai couronner la quête de sens, avoir peut-être une réponse, un signe.

Séance de CINE-PHILO le dimanche 11 mars 2012 à 14h20

à l’ENTREPOT,

7 rue Francis de préssensé, Paris 14e

Le Septième Sceau est ainsi une œuvre compréhensible. Ce décor planté, on peut y pénétrer ; c’est déjà assez profond. La tension théologique et existentielle qui anime d’un feu spirituel si particulier les films d’Ingmar Bergman trouve ici un cadre de prédilection. Et on pourrait se laisser hypnotiser par la beauté à couper le souffle de ce noir et blanc, de ces jeux de lumière, de ces musiques, ces chants, ce rythme et même les fumées de l’encens, la terrifiante litanie des processions et des sacrifices émissaires, dans le froid et la dureté, la peur et la maladie et se laisser ainsi entrainer par l’empathie envers ses âmes si affamées de Dieu au milieu des senteurs de ce monde si matériel.

Mais voilà, on est en présence d’un chef d’œuvre, à la fois tragique et farcesque, d’une fantasmagorie de la condition humaine et non d’une métaphore facile de la question de la croyance. Il n’y a pas une alternative simple, comme il n’y a pas une réponse claire à la question de l’existence. Il n’y a pas seulement le chevalier torturé qui interroge face l’écuyer incroyant qui se moque, ni la foi hystérique du moine et des flagellants face à celle naïve et aimante des forains. Une fugue à quatre voix se joue entre ces attitudes existentielles, dans la polyphonie métaphysique de la vie. L’allégorie de la mort fournie le ressort dramatique qui mène chaque personnage vers son destin ou vers le manquement de son destin, qui confronte chacun au sens ou au non-sens. Qui veut des réponses las obtiendra, qui attende une épiphanie la rencontrera, même deux fois, mais elle ne sera pas celle qu’il attend.

L’énigme se joue pour le chevalier Bloch entre l’être pour la mort qu’il est convaincu d’être, celui qui interroge pour savoir s’il y a quelque chose ou quelqu’un ailleurs, après, qui pourrait l’aider, l’accueillir, et le fait que cette interrogation n’est possible que dans la vie. La confrontation solitaire avec l’au-delà n’est qu’une condamnation solipsiste et même égocentrique au silence. Il n’est pas étrange que le Dieu se taise, que le transcendant refuse de se laisser entrainer dans l’immanence, que le tout-Autre refuse de se laisser réduire au même. Il y a autre chose entre le ciel et la terre que la terre assoiffée du ciel. Ce sera l’objet de la première épiphanie. Il y aura une deuxième, à la fin du film…

(Étant donné ce texte précède la séance de ciné-philo, nous ne donnerons pas toutes les clés, l’œuvre ne se donne que comme défi et la facilité d’un déchiffrement ne peut que faire écran à ce que sur l’écran demande effort de voir et qui fait aussi le plaisir de comprendre).

Nous proposons, contrairement aux habitudes des bergmaniens,  une interprétation plus lévinassienne que kierkegaardienne, d’une certaine façon plus juive que protestante, bien que toutes ces catégories restent extérieures à l’œuvre qui est unique, comme l’est l’expérience privilégiée de la rencontre d’une spectateur dans une salle obscure avec un tel concentré de poétique visuelle et de métaphysique par l’image.

En débattre à la sortie d’un tel film est une gageure. Mais l’aventure ciné-philo a commencé par ce film, en décembre 1997. Des années après nous refaisons le débat. Trouverons-nous des réponses qui nous n’aurions pas trouvés alors ?

 

TOUTES LES CIVILISATIONS NE SE VALENT PAS? Ou comment déclencher une polémique au mépris de l’intelligence.

Toutes les civilisations ne se valent pas ? Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? On a beaucoup brodé sur l’usage inadéquat du mot de civilisation. J’en dirai donc moins ici. Car il aurait suffi de remplacer ce mot par celui de culture pour que cette déclaration soit du goût de bien plus de monde. Mais quand même, rendons à Spencer, à Spengler et à Toynbee, ce qui leur est dû pour l’usage pluriel du mot « les civilisations » donc, car son usage singulier, cher à la colonisation (J. Ferry : « nous apportons La civilisation »), semble un peu dépassé par cette vision, qui donne à la longue le paradigme civilisationnel utilisé par Samuel Huntington dans « Le choc de civilisations »[1]. La préoccupation principale de Spencer[2] était d’ordre évolutionniste ; les civilisations évoluent, comme les espèces vivantes, idée typique du XIXe siècle, très contesté depuis, et d’ailleurs dans sa propre théorie l’évolution d’une civilisation la conduit à un degré grandissant de d’hétérogénéité, ce qui devrait empêcher à la longue de pouvoir en parler et la juger comme un ensemble cohérent et conduit à une forme d’anarchisme.

Oswald Spengler, penseur allemand, conservateur comme il y a peu, longuement courtisé par les nazis, est l’auteur d’une œuvre dont le titre même donne des sueurs froides à beaucoup « Le déclin d’occident »[3]. Spengler joue le mot « Kultur » contre celui de « Zivilisation », un ancien reflexe allemand, d’ailleurs, pour dire que la deuxième ne peut que faire décliner la première, dissoute par le libéralisme et le socialisme, qui font perdre son âme prussienne (sic) à la quintessence d’Occident. Il partageait avec Spencer l’idée organiciste selon laquelle les civilisations vivent et meurent comme les êtres vivants, selon un cycle naturel. Mais si on revenait à lui pour évoquer le déclin (et donc de la défense qui s’impose) de l’Occident en tant que civilisation, il faudrait avoir l’estomac franchement à toute épreuve.

Le troisième larron a été Arnold Toynbee[4], un historien bien plus rigoureux, à qui on doit la première classification en grandes civilisations, assez proche à celle de Huntington. Selon lui, les civilisations sont la clé de l’histoire et non les États, elles répondent à des défis, ce qui les font vivre et aussi, lorsqu’elles ne répondent plus, mourir, mais non d’une façon mécanique  et organiciste comme ses prédécesseurs.

En tout cas ces « civilisations » sont des vastes ensembles réunissant plusieurs États, dans la longue durée. Une grande importance dans la cohésion de ces ensembles est donnée à la religion (en cela il est de grande actualité pour ceux qui pensent de la sorte). Braudel[5] parlait de «la longue, l’inépuisable durée des civilisations », qui « sans fin réadaptées à leur destin, dépassent donc en longévité toutes les autres réalités collectives, et leur survivent ».

Mais ni Toynbee ni Braudel, pas plus que Durkheim ou Max Weber ni même Huntington ne parlaient de civilisations supérieures ou inférieures. Ces penseurs, sérieux et honnêtes, quoi que l’on pense de ses théories, savaient qu’on ne flirte pas avec quelque chose trop proche de l’inégalité des races, qui a déjà causé beaucoup de mal pour arriver au paroxysme au XXe siècle.

D’ailleurs, si une civilisation est un si vaste et durable ensemble des cultures et des sociétés, comment pourrions-nous la juger globalement ?  À l’aune de nos valeurs, évidemment, beaucoup répondraient quasiment par réflexe. Dire que des choses « se valent » ou « ne se valent pas », met en branle les valeurs. Certes. Mais que sont les valeurs ? Ce sont les critères qui nous permet d’évaluer, de préférer une chose à une autre, une action à une autre, les critères de désirabilité et de préférence dans nos choix : nous préférons l’égalité des femmes plutôt que le sexisme, par exemple, nous aimons la liberté individuelle et nous exécrons la torture et l’esclavage. Nous nous reconnaissons dans ces valeurs – parmi d’autres – en sorte qu’elles font pour nous partie intégrante de notre culture, de notre projet de société. Jusqu’à là tout va bien.

Mais qu’en est-il de notre « civilisation » ? Si nous tenons en compte les classifications, au demeurant fort discutables de Toynbee ou de Huntington, nous appartenons à la civilisation occidentale, datant, à peu près (!) de la fin de l’empire romain. Se caractérise-t-elle par le refus de l’esclavage (aboli seulement en 1848) par l’égalité de la femme (en 1944 pour la France !) et par le respect des droits individuels (déclaration de 1948) ? Pas le moins du monde ! E réalité la très longue durée de notre civilisation est caractérisée par une oppression millénaire de la femme, la pratique de l’esclavage et des sociétés de privilèges, autocratiques et bellicistes.

Ce que nous préférons alors est quelque chose qui n’est en rien représentatif de notre « civilisation ». Pour ainsi dire, elle ne devient civilisée que très tardivement.

Par ailleurs, les méfaits d’une civilisation font partie d’elle ou non ? Pouvons-nous dire que notre civilisation c’est la technologie et la démocratie mais non pas l’absolutisme et traite négrière ? Que dire du nazisme et la Shoa ? Et de la bombe atomique ? C’est laquelle des « civilisations » qui a produit cela ? En tout cas ce n’est ni celle confucéenne ni indienne ni musulmane ni latino-américaine, pour reprendre certaines qui cite Huntington… cela doit venir de plus près non ?

Si nous incluons aussi le génocide des peuples précolombiens, l’inquisition, et toutes les guerres d’Occident (même si on laisse l’air soviétique et Staline à la « civilisation Orthodoxe », ce qui est pour le moins ironique : l’URSS n’a eu de cesse que de combattre les orthodoxes et cela implique d’ailleurs que ni Dostoïevski ni Tolstoï ni Tchaïkovski ni Soljenitsyne font partie de notre civilisation !), la civilisation qui de loin a causé les maux les plus massifs, les génocides les plus féroces est l’Occidentale. Ni Darius, ni Attila ni Gengis Khan ni Moctezuma n’ont causé un dixième du mal et auraient frémit devant les exploits destructeurs du XXe siècle occidental.

Que pouvons-nous conclure ? D’une part l’inanité du paradigme civilisationnel lui-même pour comprendre quoi que ce soit à l’époque contemporaine. De d’autre le sophisme des valeurs. Voyons plutôt ce deuxième point encore un peu.

Dire que nous préférons les choses que nous aimons à celles que nous détestons est une redondance ; dire que nous préférons nos valeurs (celles qui nous font préférer ces choses) à celles contraires l’est tout autant. Ainsi, dire que nous (il est clair, j’espère maintenant, que ce « nous » ne peut pas être la civilisation occidentale) préférons nos valeurs, celles de notre société, équivaut à dire que nous préférons ce que nous préférons. Il ne fallait pas se lever très tôt pour ça.

Mais peut-on juger finalement les autres systèmes de valeurs ? Il est entendu que nous ne pouvons juger que d’après nos valeurs. Dans ce cas, dire que nous n’aimons pas les choix (et les valeurs qui les animent) de ceux qui ne choisissent pas comme nous, ne sort pas du tout de la tautologie (nous n’aimons pas ce que nous n’aimons pas). La seule possibilité d’y échapper est de dire que les valeurs selon lesquelles nous jugeons les autres systèmes de valeurs sont universelles. Bingo, cette fois on a trouvé ! Cela fait longtemps que l’Occident se gausse de cette trouvaille. Mais qui affirme que nos valeurs sont universelles ? Coucou, c’est encore nous ! Quelle belle affaire…

Pourtant, affirmer la bonté et la supériorité de ceci ou de cela n’est-pas affirmer que ceux qui la nient se trompent ? Autant dire que tout système de valeurs, toute culture ou ensemble sociétal affirme en principe l’universalité de ses valeurs. Mais seulement en tant qu’idéal à atteindre, d’horizon à viser, car il est évident qu’il y a de nombreux autres dans le monde qui se trompent (« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »[6]); parfois ils sont nommés avec des expressions comme « les infidèles »[7], ou « les barbares ». Regardez maintenant la cohérence de cette phrase : « c’est au nom des valeurs universelles que nous jugeons inférieurs ceux qui les nient (en les rendant par cela non-universelles !) ». Si elles étaient vraiment universelles, on n’aurait personne à juger de la sorte. Affirmer l’universalité de ses valeurs n’est donc en propre qu’affirmer le souhait qu’elles le deviennent, c’est affirmer la désirabilité de son universalisation.

Maintenant, pour juger de tous les systèmes de valeurs, mis les uns à côté des autres comme devant un tribunal, il faudrait bien être en dehors de la terre et si possible en dehors de l’humanité. Deux types d’êtres pourraient se livrer à de tels jugements : Dieu (les dieux ?) ou les extraterrestres. Le problème est que l’existence des deux est sujette à caution. Quant aux humains, il est clair qu’ils sont insérés dans des langages (culturels) et des systèmes de pensée, dans des ensembles de valeurs, héritiers des cultures et des civilisations avec tout ce qu’elles représentent, leur diversité, leurs égarements, leur partialité et même le bruit et la fureur.

Les civilisations, donc, ne peuvent ni « se valoir » ni ne pas se valoir.

Qu’en est-il maintenant, de l’expression « nos valeurs universelles » ? Elle est, au pire un oxymore, au mieux un pari. Un oxymore : si elles sont universelles elles ne peuvent pas être les nôtres (le nous était défini par contraste avec le « eux », le possessif « nos », s’opposant à « leurs »), l’universel ne peut être que ce qui est à tous. Un pari : sur la future constitution des valeurs universelles ; ce qui voudrait dire quelque chose de comme ceci : nous avons à présent des valeurs diverses, certaines (que nous avons pris longtemps à adopter) sont potentiellement universelles. D’autres cultures les partagent, mais pas toutes. Nous nous trompons peut-être pour certaines de ses valeurs, les autres aussi, pour certaines. Nous voudrions bien qu’un jour nous soyons tous d’accord sur un ensemble de plus en plus grand de valeurs que nous pourrons, seulement alors, appeler « universelles ». Ce n’est pas le cas pour le moment. Mais pour que cela arrive un jour, cela implique la nécessité de cultiver et de développer une gamme précise de valeurs autour de la tolérance, du pluralisme, de l’ouverture à l’autre. Et que les autres les cultivent aussi, bien sûr, et que nous reconnaissions lorsque les autres les cultivent. Et encore que nous reconnaissions nos erreurs[8]. Autrement, comment penser qu’un jour nous serions tous d’accord sur une universalité reconnue et en acte et non seulement auto-désignée ni potentielle ?

Et, justement, les propos autans sur l’inégalité des civilisations, les pantalonnades tautologiques et l’ethnocentrisme évident des déclarations de supériorité, le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne vont pas du tout dans le sens de la tolérance ni du pluralisme ni de l’ouverture à l’autre.

Leur arrogance les empêche de voir qu’elles cumulent une faute scientifique et intellectuelle (l’usage indu du très contesté paradigme civilisationnel), une faute morale et politique (l’incitation à l’intolérance et au rejet d’autrui), et une double faute de logique : 1) J’affirme des valeurs que je prétends universelles, comme la tolérance, que je nie en même temps en incitant à l’intolérance et 2) Je réfute l’universalité même de ces valeurs en pointant ceux qui ne les respectent pas. Pour paraphraser Lévi-Strauss, l’affirmation de la supériorité de sa propre culture est signe de son infériorité, les inférieurs sont ceux qui croient à l’infériorité[9].

Si nous croyons que les personnes qui émettent de tels propos appartiennent vaguement à quelque chose comme notre civilisation, ce sera encore plus difficile de croire à la supériorité de celle-ci.



[1] Samuel Huntington, The clash of Civilisations, article dams la revue Foreigns Affairs (1993), puis un livre,  The clash of Civilisations and the Remaking of World Order (1996); edition française: Le choc de civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

[2] Herbert Spencer (1820-1903), sociologue et historien anglais, le véritable fondateur de l’évolutionnisme (ou darwinisme) social.

[3] Le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes) 1918-1922, édit. Française, 1948

[4] Arnold Toynbee, A Study of History, 3 vols. I,II, et III, 1933, vols. IV, V,et VI, 1939.

[5] Ferdinand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979 ; L’identité de la France, Paris, Arthaud, 3 volumes, 1986; Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud, 1987 (cf. 1963).

[6] Pascal, Pensées, 294.

[7] « Dahr-al-Harb » (maison de guerre), en Arabe. Bien que ces expressions (Dar-al-Islam, « maison de la paix » ou de la « soumission ») ne figurent pas dans le Coran. Le prophète Mohamed parlait parfois de Dar-al-Kurf (domaine des incroyants), pour se référer à ceux qui l’on chassé de La Mecque.

[8] Certains déplorent le « mea culpa » permanent de l’Occident, la « manie de demander pardon », comme Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence : Essai sur le masochisme Occidental, Grasset, 2006. Mais on peut aussi bien penser que ce processus n’est qu’à ses débuts et que des réparations, par exemple, on n’a pas beaucoup vu et qu’il faudrait une dose bien supérieure d’inventivité pour créer des nouvelles formes du travail de mémoire, qui ne soient pas, justement dans la pénitence inutile, sans tomber dans l’oubli ou la auto-condescendance négationniste.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déclaré « le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », dans Race et histoire, Unesco, 1952, Paris, Folio/essais, 1982 (redit. 2006), p.22.

HIROHIMA MON AMOUR au « ciné-philo ». Rencontre joyeuse sur fond de souvenirs douloureux, ou une introduction à la phénoménologie de la mémoire.

Un film sur la mémoire, certes, mais qu’est-ce que la mémoire ? D’après Bergson, c’est la substance même de la vie consciente, l’immersion dans la continuité de la durée pure. Comme lorsque nous écoutons une mélodie, les notes que nous percevons nous les percevons comme aigües ou graves (ou montantes ou descendantes) en rapport aux notes que nous avons déjà entendu. Nous ne percevons pas le monde réel tout simplement, comme ça, devant nous, nous percevons une superposition de ce que l’expérience projette sur le fond de notre mémoire. Et nous sommes pris dans le décalage des deux.

Un japonais, amant d’une française de passage pour filmer à Hiroshima à propos de la bombe, n’arrête pas de dire à celle-ci, dans un des dialogues le plus prodigieux du cinéma français « tu n’as rien vu à Hiroshima » ? « Si j’ai vu, dit-elle, j’ai tout vu, j’ai visité le musée, j’ai vu les photos », « non, tu n’as rien vu à Hiroshima ».

Mais qu’est-ce donc que voir dans cet étrange jeu de langage ? Voyons-nous vraiment jamais quelque chose s’il s’agit de l’ordre de l’innommable, de l’irreprésentable ? Et pourquoi les corps qui s’entendent dans le présent de l’amour se séparent-t-ils dans le décalage du souvenir? Quelle guérison réciproque doit s’opérer entre deux inconnus pour que le mystère de ce qu’ils ont VU et vécu soit aussi terrain du partage, de tissage de l’humain ? Une rencontre n’est pas un mouvement d’approche de deux mémoires et une vibration dans l’intervalle entre ce qui doit être remémoré et ce qui ne peut être expérimenté ?

Un de plus grand chef d’œuvre de l’histoire du cinéma, est aussi une expérience de questionnement philosophique.

Séance de ciné-philo le dimanche 12 février 2012 (12 ans après un premier débat sur ce film), présentée et animée par Daniel Ramirez

À L’ENTREPOT,

7 rue Francis de Préssensé,

Paris 14e (M° Pernety)

LOIS MEMORIELLES, ou comment établir une vérité d’Etat et plomber aussi bien le débat intellectuel que la liberté de penser

Entre 1915 et 1916 dans les plaines de l’Anatolie et le haut-plateau arménien, des centaines des milliers de personnes ont été massacrées. Dans un exode forcé, sous la contrainte, et sous un soleil écrasant, une somme de souffrance sans nom a été infligée à toute une population, les arméniens de Turquie. Sur fond de nationalisme et d’épuration ethnique, ce fut le premier mouvement de la symphonie des horreurs du XXe siècle. Ce temps de honte pour toute l’humanité s’ouvrait ainsi dans la fureur de la grande guerre, qui permit aussi de le passer sous silence pour une bonne partie du monde.

Que cela s’appelle ou non un génocide, c’est une affaire de sémantique. Qu’est-ce qui s’est passé réellement dans ces faubourgs de l’histoire ? Justement, c’est une affaire d’historiens. Combien y eut-il de victimes ? Entre 600 000 (version minimaliste turque) et 1 200 000 (version maximaliste arménienne). Cela change-t-il quelque chose ?

Et… y a-t-il un devoir de mémoire ? Sans doute, mais surtout un devoir d’histoire, de recherche, de débat et de pensée. De mémoire aussi, de paroles et de gestes, d’autant plus que nous ne possédons pas (ou il n’y a pas eu la diffusion nécessaire) des grands livres et des grands films comme c’est le cas pour la Shoah. C’est donc aussi notre affaire, celle des philosophes, des écrivains, des artistes, des cinéastes.

Est-ce l’affaire des parlementaires ? Justement, non.

La vérité est une nécessité, mais elle ne peut s’imposer, elle ne peut dépendre du vote. Le vote est la procédure démocratique pour dire ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Pour régler la conduite d’une société, évidemment à partir du vote de la loi, donc pour l’avenir. Mais ce n’est pas pour dire ce qui a été, ce qui a eu lieu ou non. On ne peut pas légiférer pour le passé.

Plus historiens que les historiens, les députés et les sénateurs qui se mettent à voter des lois mémorielles s’octroient la faculté de voyager dans le temps, de résoudre des énigmes que les historiens, par le manque de sources, en grande partie par l’opacité des responsables turques (archives ottomanes inaccessibles), par les contradictions et la fragmentation de la documentation, n’ont pas pu résoudre eux-mêmes…

On dira que la loi n’établit pas une vérité historique[1] mais pénalise le négationnisme, blessant pour la mémoire des victimes. Certes. Mais comment pénaliser la négation de quelque chose sinon en établissant la vérité (officielle) et la caractérisation de la chose ? Ce serait totalement irresponsable de pénaliser des opinions sur quelque chose dont on sait peu. Or c’est là que bât blesse, le travail des historiens reste en grande partie à faire. Ce n’est pas que l’on ne sache rien, mais comment poursuivre un travail intellectuel, de recherche et de confrontation de documents, de vérification de théories et d’interprétations quand cela devient un enjeu politique et un espace de pressions diplomatiques ?

C’est une insulte aux historiens et intellectuels turques qui se battent pour la reconnaissance de ce génocide[2] que de l’établir par la loi, qui plus est, votée dans un pays étranger. Cela veut dire qu’ils seraient eux-mêmes faibles et à court d’arguments, que la seule raison et le débat intellectuel ne suffirait pas.

Imaginez-vous un vote du parlement brésilien instaurant un délit de justification des massacres de Vendée ? Ou une loi aux Philippines établissant un crime de négation des tortures françaises en Algérie ? Pourquoi pas un vote sénégalais établissant le caractère injustifiable de la bombe atomique sur Nagasaki ? Et à quand un accord des syndicats australiens sur le caractère génocidaire de la Saint -Barthélemy et un décret japonais condamnant la croisade contre les albigeois ?

Les autres lois mémorielles françaises, la loi Gayssot et la loi Taubira sont-elles du même type ? D’abord une réflexion approfondie sur ces lois est aussi une nécessité et il faudra bien y revenir un jour. Mais il y a au moins deux grandes différences. D’abord, à la traite négrière la France a participé ; à la Shoah aussi, avec la police de Vichy, les milices, les rafles et la déportation. On lave donc notre propre linge, terriblement sale… Deuxièmement, pour la Shoah, il y a eu un procès, le plus célèbre de tous, à Nuremberg, d’où il est sorti le socle que nous fait concevoir les crimes contre l’humanité. Émettre des « opinions » au sujet de cela est donc une tentative de désavouer la justice.

Y a-t-il eu un procès pour les crimes du génocide arménien ? Non. Il faut le regretter, sans doute, mais c’est ainsi.

Le législateur qui refait l’histoire et qui nomme ce qui n’a pas encore de nom, et qui pénalise sa négation, ne se substitue pas seulement à la communauté des historiens, mais aussi à la justice. Il fait le procès, délibère et dicte la sentence. A-t-il é été élu pour cela ? A-t-il les capacités ? Le pouvoir de l’État (on sait que cela vient de l’exécutif) s’arroge la faculté de dire la vérité historique et de prononcer la justice. Cela ne s’appelle pas la « doctrine officielle » ? Une « vérité d’État » ?

Nous sommes si fiers de notre démocratie et si prompts à donner des leçons à droite et à gauche d’une planète qui n’a ni droite ni gauche. Mais si même la vérité historique dépend des majorités parlementaires, à quoi bon faire de la recherche, s’informer ? Pourquoi pas un vote sur la finitude ou infinitude de l’univers ?  Et pourquoi pas un autre sur la primauté du génétique dans l’homosexualité ? Mais, croyez-vous un seul instant qu’un malade du cancer soumettrait au vote à l’Assemblée le choix entre chimiothérapie, chirurgie, rayons ou juste des antalgiques ? Et un vote pour les doses de tout cela ?

Disons-le clairement : on ne peut pas, on ne doit pas légiférer pour les autres en des matières qui les concernent prioritairement. Si on se permet de le faire, il faut le dire aussi clairement : c’est un abus de pouvoir, une manipulation des consciences, une agression à la liberté de penser et une atteinte à la recherche scientifique. Ridicule et contreproductif vis-à-vis des avancées des débats d’historiens en Turquie et ailleurs[3] : les intellectuels et chercheurs sur place, sous-estimés par le paternalisme français, n’auront désormais plus seulement les adversaires idéologiques habituels, mais aussi le nationalisme piqué au vif, et toute l’irrationalité qui va avec, d’une grande majorité de leur propre peuple.

Brillant résultat!

Quels sont donc les véritables raisons ? Calculez (« À qui profite le crime ? »).

Il y a des turcs et des arméniens en France. On ne peut pas savoir exactement combien – statistiques éthiques interdites –, mais en dehors du fait qu’on se doute qu’il y a bien plus d’arméniens que de turcs, on sait très bien que les premiers sont français (arrivés justement à l’époque du génocide !) donc des électeurs, et que les deuxièmes sont des résidents étrangers (donc pas des électeurs). Facile, non ?

Il y a pourtant une chose pire que ce minable calcul politicien. C’est que les turcs sont, en général, musulmans et les arméniens chrétiens. Cela s’appelle de la discrimination par des raisons ethnoculturelles, une manipulation tendancieuse qui obéit aux obscurs desseins d’une théorie antihumaniste du choc de civilisations, théorie qui opère bien plus comme une prophétie auto-réalisée que comme un modèle pour l’interprétation des faits. Humiliez ceux qui ne vous plaisent pas, ils se conduiront d’une façon qui vous plaira encore moins ! Et vous aurez donc encore plus raison… Quelle trouvaille ! Des États – je vous laisse deviner lesquels – ont déjà tellement rodé cette technique.

Mais nous, mais vous, mais la communauté intellectuelle, les chercheurs, les philosophes, les écrivains, les citoyens conscients, sommes-nous obligés de communier avec cette manipulation grotesque ?

Considérer des telles lois comme nulles et non avenues c’est de la désobéissance  civile, de la résistance à un système qui pense pour vous, qui vous protège de l’erreur historique, débiles que vous êtes.  Big Brother est là pour que vous ne tombiez pas dans les aberrations auxquelles la liberté de conscience et l’esprit critique vous exposent.

Une interdiction établissant un délit d’opinion interdit en même temps les débats, et affaiblit ainsi la vérité historique qu’elle voudrait renforcer. Pascal disait :« la justice sans la force est impuissante et la force sans la justice est aveugle », certes. Mais la vérité par la force est inutile. La force de la vérité est justement de s’imposer sans la force.



[1] C’était déjà fait. La loi du 29 janvier 2001, toujours issue d’un vote et non d’un procès, établissait, dans un article unique que « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. »

[2] Parmi d’autres, on peut citer Orhan Pamouk, Taner Akçam et la pétition  özür diliyorum (« Nous leur demandons pardon ») de 2008 par quatre intellectuels turques.

[3] En avril 2005, le Premier ministre turc Erdoğan a proposé au président arménien Robert Kotcharian de mettre en place une commission d’historiens. Même si cette initiative a été fortement attaquée, elle existe.

Habemus Papam

Après la mort du pape, le Concile procède à l’élection du nouveau Saint-Père qui accepte la fonction. Mais il est pris d’une subite impossibilité de se déclarer publiquement. Un psychanalyste, incarné par Moretti, est requis et restera prisonnier du Vatican en l’absence secrète du pape tandis que celui-ci, après avoir commencé une analyse avec la femme de Moretti, également thérapeute, errera incognito dans Rome jusqu’à rencontrer une troupe de théâtre et renouer ainsi avec ses premiers rêves et son passé.

Film riche, ambivalent et à interprétation ouverte,  il met notamment en scène l’essence du catholicisme : la déréliction, l’humanisme, la renonciation au pouvoir, la théâtralité catholique et, au moins au début du film, la continuité institutionnelle du Vatican.

Le cri du pape traduit une déréliction tragique. Elle se confirme dans sa question : «  où sont ces paroles ? » et s’associe à une incapacité de renouer avec son humanité, sa mémoire, son identité : «  je ne me rappelle plus de ceux que j’ai connus. » Le « symptôme » est donc d’abord celui d’une séparation radicale avec le monde divin et avec le monde humain

Il renoncera au pouvoir, qu’il s’en sente indigne ou peu désireux,  à la fin du film mais à travers le rite et la théâtralité continue et ancestrale, dans une réconciliation. Moretti filme longuement le balcon que le pape a quitté après avoir démissionné et où il laisse une vacuité ainsi que le souffle du vent dans les rideaux rouges. L’image suggère à la fois la permanence du divin qui survit à sa représentation humaine, celle de la théâtralité, la vacuité du pouvoir et le silence de Dieu.

Nanni Moretti superpose les théâtralités, le jeu, et les montre comme faiseurs de lien social et de lien humain, de sens : le tournoi sportif qui met en scène toute la sphère d’influence du catholicisme, la troupe de théâtre profane, la théâtralité catholique. Et partout on y trouve de l’enthousiasme (transport divin selon l’étymologie, et dans l’antiquité, le délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité, ce que ne peut plus faire notre pape-Piccoli, mais c’est une folie de l’interprétation qui emporte l’acteur de la troupe, dans un jeu de miroir entre eux).

A l’inverse de la compétition joyeuse du tournoi le psychanalyste est aussi celui qui introduit la concurrence des moi(s), sa femme étant une psychanalyste qu’il déclare être «  la meilleure après [lui] » et dont il est séparé. Dans l’espace sécularisé, en dehors de la troupe théâtrale qui offre au pape un collectif, le film dresse le portrait d’une société de solitude, atomisée, dominée par un langage psychanalytique vide de sens qui répond à toutes les souffrances par une phrase mécanique.  Alors qu’il renoue avec son histoire et l’existence temporelle chez la psychanalyste, le spirituel qu’il représente est dégradé en superstition dans l’espace public:  il doit soudain répondre à une femme lui demandant si elle va quitter son mari, et le symbole divin devient tout à coup un marabout de cafeteria.

On peut voir la rencontre avec la psychanalyse comme la possibilité d’une rédemption dans la mesure c’est la psychanalyse qui lui permet de renouer avec son passé, de réinterpréter son histoire par le métier d’acteur, de trouver, par hasard, la troupe qui met en scène La Mouette de Tchekhov. La Mouette est aussi une pièce où une autre pièce ne peut être jouée, dans un contexte de deuil, de désenchantement et de mutations sociologiques d’une Russie qui voit ses hiérarchies traditionnelles disparaître, mise en abyme de la disparition possible de la théâtralité qui la relie à la disparition  des hiérarchies, à celle de l’enchantement du monde et à la possibilité du collectif. La théâtralité sacrée est préférée à la profane (ou l’enchantement au spectacle du deuil et du désenchantement) dans la scène où  cardinaux et gardes entrent dans la salle de spectacle. Il en découle peut être aussi une hiérarchisation ente psychiatrie et psychanalyse qui redonne ses lettres de noblesse à cette dernière par la mise en miroir de Piccoli et de l’acteur de la troupe, l’un ne pouvant plus jouer aucun rôle et l’autre ne pouvant plus que les jouer tous dans un vertige où éclate les frontières du moi ou encore dans ce délire de l’interprète ; les thérapies proposées divergent : psychiatrie pour l’un (on aperçoit le SAMU italien emmener l’acteur un peu plus tôt) , psychanalyse pour l’autre.

Il reste cette dernière image de renonciation au pouvoir, qui le dénonce en en disant la vacuité.  Le film s’achève en  montrant un pape tragiquement humain comme ultime vérité, un homme croyant et acteur, pris d’un possible sentiment d’imposture, déchiré par le silence de Dieu, gardant sa foi pour lui seul comme unique lieu de sa dignité tandis que la mascarade de la starisation apparaît incompatible avec les valeurs et les besoins de l’humanité.

Elodie Gillibert